Le Chant des revenants – Jesmyn Ward

C’est grand. C’est puissant. C’est un vrai coup de coeur.

Avec Le Chant des revenants, c’est l’Amérique toute entière qui vient à nous, la vraie. C’est le Mississipi, avec l’odeur coriace du bayou, la poussière étouffante des routes, ses fermes humides dans lesquelles le temps s’est arrêté. Le soleil frappe fort, il n’y a personne à la ronde, si ce n’est les fantômes de l’esclavagisme qui n’en finissent plus de hanter les vivants.

On traverse cette Amérique sous la forme d’un road trip, pour aller chercher en prison le père de famille, Michael, un blanc, qui finit de purger sa peine pour trafic de drogue. Le récit est rapporté par trois voix : celle de Léonie, jeune mère noire, hantée par la mort raciste de son frère, qu’elle voit à chaque fois qu’elle se drogue. Celle de Jojo, son fils de treize ans, métisse, négligé par sa mère mais vibrant d’amour pour sa petite soeur et ses grands parents. Et enfin celle de Richie, jeune garçon noir mort des années plus tôt dans ce même pénitencier.

Ce roman prend aux tripes, il vibre, il pulse, il circule dans les veines. Tout au long du récit, le sang rouge et chaud ruisselle et se mêle à la terre, c’est le sang des animaux que l’on égorge, le sang des enfants noirs que l’on tue. C’est aussi le sang des vivants, qui s’aiment trop fort, ou qui s’aiment trop mal.

Jesmyn Ward m’a hypnotisée par sa sensorialité brutale, et ne m’a relachée qu’une fois le livre refermé. C’est tellement fort qu’on n’a plus envie de la quitter.

Âpre Coeur – Jenny Zhang

Comme Jenny Zhang, je suis née en 1983. La ressemblance s’arrête là.

Je ne suis pas née à Shanghai, je ne suis pas partie à New York à l’âge de 4 ans. J’ai beau chercher dans ma mémoire, je n’ai pas vécu l’expérience d’immigrés qui veulent leur part du rêve américain. Je ne porte pas les cheveux teints en vert. Quand je regarde sa photo sur la couverture, cette couleur m’étonne, me décoiffe.

Pourtant, j’ai été touchée par son livre. Elle raconte l’enfance bouleversante de Christina, une jeune chinoise immigrée à New York, dont les parents luttent chaque jour pour garder un toit au-dessus de leur tête. Elle vit une enfance dans les marges, sa voix est celle d’une laissée pour compte, mais la violence de sa vie est sublimée par l’amour infini que lui portent ses parents.

Enchâssées dans son récit, les voix d’autres jeunes chinoises prennent corps. Toutes sont reliées à Christina par les hasards des rencontres, par un fil invisible qui relie ces immigrés chinois aux destins parallèles. Elles font entendre la violence de leur quotidien, l’amour étouffant de leurs familles, les rêves sourds qui les habitent.

Ces voix d’enfants enregistrées à des époques différentes forment un choeur puissant, aux accents fortements mythiques. Il raconte leur ascension dans l’échelle sociale américaine à force de sacrifices, de combats, de luttes pour survivre.

Avec Âpre Coeur, Jenny Zhang a écrit l’épopée moderne des immigrés chinois. C’est ambitieux, c’est cru, c’est sublime. Lisez-le.