Isaac – Lea Veinstein

Ce sera le silence et aucun mot pour le dire (Annie Ernaux)

Il y a les histoires que l’on se raconte de génération en génération, et celles que l’on ne raconte pas. Il y a les vides de la mémoire, les cases manquantes, les trous béants laissés par le tabou.

Dans son livre éponyme paru aux editions Grasset, Léa Veinstein redonne corps à Isaac, son arrière grand-père rabbin. “Je ne connaissais pourtant rien de lui, pas même son prénom. La mémoire familiale l’avait effacé. Mais les hasards de la vie m’ont ramenée jusqu’à lui. Je me suis mise à chercher, à parler aux témoins et à mes proches, à tenter de comprendre. J’ai découvert qu’il avait officié durant cinquante ans à la synagogue de Neuilly, y compris pendant l’Occupation. Qu’il y avait chanté, avec une voix si claire qu’elle résonne encore pour ceux qui l’ont entendue”.

Son enquête la mène à un paradoxe : comment un rabbin a-t’il pu continuer à officier dans une synagogue sous l’occupation, avec l’aval des autorités ? Le tabou familial se double d’un tabou historique – sa recherche ne plaira pas à tout le monde.

Léa Veinstein rapporte ce fait frappant : lors de la visite d’une synagogue à Paris, elle demande au guide si cette dernière était ouverte pendant la guerre. Le guide est agacé “Vous savez, l’occupation a été une période très dure pour les Juifs, il ne faut pas croire. Vous pensez sérieusement qu’ils pouvaient se réunir et prier en toute tranquillité ? Vous vous rendez compte de la menace qui pesait sur eux ?”. Elle expose le résultat de ses recherches mais cela ne convainc pas, l’assemblée devient agressive, le gardien de la synagogue doit intervenir pour nuancer les propos de chacun. Edifiant.

Au fur et à mesure qu’elle sonde la vie de cet ancêtre oublié, Lea Veinstein interroge la mémoire collective, ses zones d’ombres, ses silences.

Je vous conseille ce récit court et passionnant, qui redonne vie à des fantômes, nos propres fantômes.

Vous êtes de la famille ? François-Guillaume Lorrain

Toxicomane en mal de coke, fin gourmet à la recherche de mets rares, pas une semaine ne passe sans que j’aille m’approvisionner chez le libraire. Une seconde me suffit pour repérer les nouveaux arrivages. Attirée par leurs couvertures attrayantes, je prends un par un ces livres frais, je les pèse, les tâte. J’extrais le parfum des premières pages, repose parfois un fruit pas mûr. Ma liste de course s’altère au gré des découvertes : je ressors souvent avec des livres inattendus.

La semaine dernière, à la place d’un Joseph Ponthus que j’avais juré d’acheter, je suis repartie de la librairie avec Vous êtes de la famille de Francois-Guillaume Lorrain. Le pur hasard a guidé ma main vers ce livre. Je n’en n’avais entendu parler nulle part. Pas de critique élogieuse du Monde des Livres, pas de plateau à la Grande Librairie. Lorsque le libraire a scanné le code barre du livre, il ne m’a pas félicité de mon choix. Pourtant, j’ai eu la main heureuse ce jour là.

Ce livre est lui-même le fruit du hasard. En se baladant dans le quartier de la Sorbonne, Francois-Guillaume Lorrain tombe sur cette plaque commémorative: “Ici est tombé sous les balles allemandes Jean Kopitovitch, patriote yougoslave, le 11 mars 1943”.  Intrigué par ce parfait inconnu, l’auteur se lance dans une recherche monumentale pour retracer son histoire, qui le mène des archives de la préfecture de police à une campagne reculée des Balkans.

J’ai adoré lire ce livre, c’est un livre sur rien, une fenêtre sur le vide. Jean Kopitovitch a vécu comme il est mort, en laissant de toutes petites traces. Au prix d’un effort inoui, Francois-Guillaume Lorrain exhume ces témoignages infimes d’une vie prise dans les déchirements du 20e siècle. Avec lui, on s’attache à ce “Kopito”, on se délecte de ses empreintes retrouvées : photographies, prix d’écolier, décompte des absences et retards à son travail. Ces tous petits riens qui font une vie, une vie minuscule, une vie comme la nôtre.