Charles Dantzig, Adrien Goetz, Chloé Delaume, Pauline Dreyfus, et beaucoup d’autres…-Les vingt premières années du XXIe siècle vues par vingt écrivains

Si je dis 21e siècle vous dites … ?

Voici une cool publication collective intitulée “Les vingt premières années du XXIe siècle vues par vingt écrivains” aux éditions Grasset . On y retrouve la plume de nombreux auteurs contemporains, Charles Dantzig, Adrien Goetz, Chloé Delaume, Pauline Dreyfus, et beaucoup d’autres.

Le principe ? Chaque auteur traite une année particulière en choisissant un thème, de la mort d’Alexandre McQueen au grand incendie de Californie, en passant par Sarkozy au Fouquet’s. Les formes sont variées, de la fiction au journal intime, du théâtre à la photo.

J’ai particulièrement apprécié le texte de Patrick Roegiers, extrait de son journal intime de l’année 2001. Il y entremêle choses lues, rencontres, souvenirs de lecture et micro-événements sur la grande toile de fond de l’actualité.

Ainsi du dimanche 7 janvier 2001 :
“Mort de Louis-René des Forêts, le 30 septembre 2000. Figure d’un autre temps. Quasi fantomale, sans poids. Dans la lignée des blanchot, Klossowski, Michaux, Cioran. Pas de paroles en public. Pas d’images. Ce genre de personnages n’existe plus aujourd’hui. Un écrivain du silence, hanté, rongé, dévoré par les mots. Sans voix, sans résonance, sans corps. Comme, d’une certaine façon, l’était aussi Beckett.”

Il y a aussi l’entrée du lundi 19 février qui m’a bien fait rire :
« Dîner chic chez Ledoyen, au bas des Champs-Élysées. Je me retrouve à côté de Henri Cartier-Bresson, un peu sourd et laconique, très en retrait. Il a vraiment l’air de se demander ce que je fais là. Après un moment, il me demande : “Alors, tu fais partie des pique-assiettes?”.

Emmanuel Carrère-D’autres vies que la mienne

DES LARMES DE CROCODILE !

Est-ce que vous aimez être si ému par un livre qu’il vous arrache des pleurs, au fond de votre lit, ou pire dans le bus, face à des passagers ébahis de voir votre visage se rougir, imperceptiblement se brouiller, et laisser place à de petites inondations impudiques ?

C’est ce qu’il m’est arrivé en lisant “D’autres vies que la mienne” de Emmanuel Carrère, publié chez POL. Après avoir adoré “Yoga”, j’ai fait demi-tour arrière, direction l’année 2009, date de la parution de ce récit puissant, qui arrache le lecteur à son métro-boulot-dodo pour le plonger ex abrupto au cœur de tragédies colossales.

Le récit commence au Sri-Lanka, où l’écrivain passe en 2004 ses vacances en compagnie de sa compagne Hélène et de leurs enfants respectifs. Ils assistent, impuissants, au Tsunami qui ravage ses côtes, et Carrère raconte la tragédie qui frappe une famille française qui loge dans le même hôtel : leur fille Juliette est morte, emportée par la vague.
Une fois rentré à Paris, un autre drame frappe l’auteur : la mort de sa belle-sœur Juliette, mère de trois enfants en bas âge et anéantie par un cancer. Etienne, l’un de ses collègues juge au tribunal de vienne, invite la famille pour leur raconter les liens qu’il partage avec la défunte, le combat qu’ils menaient ensemble contre les établissements de crédit.

Impossible en lisant ce livre de n’être pas bousculé à chaque page par l’écriture d’Emmanuel Carrère qui raconte, comme s’il était armé d’un téléobjectif puissant braqué sur le vide, les états-limites de l’existence, cette zone grise qui se situe entre la vie et la mort, entre la joie d’exister et l’angoisse la plus terrible :

“Il y a, dit-il, deux espèces d’hommes : ceux qui font souvent le rêve de tomber dans le vide et puis les autres. Les seconds ont été portés, et bien portés, ils vivent sur la terre ferme, s’y meuvent avec confiance. Les premiers au contraire souffriront toute leur vie de vertige et d’angoisse, du sentiment de ne pas exister réellement”

Sarah Sauquet-Un texte un jour, traverser la littérature en 365 jours

À CONSOMMER SANS MODÉRATION

Connaissez-vous Sarah Sauquet ? Cette professeur de lettres a créé l’application untexteunjour, qui propose un extrait des plus beaux classiques chaque jour dans son téléphone.

Elle a eu la bonne idée de passer du livre au papier, avec son anthologie “Un texte un jour, traverser la littérature en 365 jours”, publié aux éditions LibriSphaera.

Moi qui pensais connaître mes classiques, je m’aperçois qu’il n’en n’est rien du tout ! Alors oui, j’ai bien lu Hugo, Rostand, Fitzgerald, Flaubert, Nerval, Corneille. Mais en parcourant on anthologie, je me suis aperçue que je n’avais jamais ouvert un livre de Pierre de Marbeuf, ni de Pierre Louÿs, encore moins de Williard de Grécourt (Vous, oui?)

J’ai eu un plaisir fou à flâner dans ce mélange de prose et vers, anciens et modernes, auteurs célèbres et pépites littéraires. Les extraits sont courts et percutants, finement introduits par quelques mots qui remettent l’auteur et le passage choisi en perspective.

J’ai ainsi par exemple relevé le joli poème de Christine de Pizan, qui a épousé en 1379 à l’âge de quinze ans Etienne du Castel. Les deux jeunes gens filent un amour parfait, jusqu’à la mort d’Etienne, dix ans plus tard, emporté par la peste. Elle écrit ce poème pour évoquer la douleur de la perte de son mari, dont voici les premiers vers :

“Seulette suis et seulette veux être,
Seulette m’a mon doux aimé laissée,
Seulette suis, sans compagnon ni maître,
Seulette suis, dolente et courroucée
Seulette suis, en langueur mal aisée,
Seulette suis, plus que nulle égarée
Seulette suis, sans ami demeurée.”

Je suis absolument fan de cette anthologie, amusante et érudite, qui rend étonnamment actuels les classiques de la littérature !

Camille de Toledo-Thésée, sa vie nouvelle

QUI A PEUR DES HISTOIRES DE FAMILLE ?

“Thésée, sa vie nouvelle” de Camille de Toledo avait échappé à ma première sélection de la rentrée littéraire, et je suis ravie d’avoir finalement intégré à mes lectures ce petit volume publié aux éditions Verdier, qui mêle de manière étonnante prose, poésie, et photographie.

“Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue” ?

Le roman s’ouvre sur un suicide. Jérôme, le frère de Thésée, est retrouvé pendu le premier mars 2005 à Paris. Dans les années qui suivent, ses parents, dévastés, meurent l’un après l’autre. Thésée “le frère qui reste”, décide de faire table rase, de fuir la France et ce passé trop lourd pour se réinventer à Berlin. Mais son corps le lâche, tout dans son corps s’enflamme, sans que les médecins parviennent à déterminer ce qui le ronge.

“…mais Thésée a échoué, il n’a pas réussi à tout effacer, les ombres des siens l’ont suivi dans la ville de l’Est; il a beau mettre une langue, des frontières et des fleuves entre lui et sa vie d’avant, rien n’y a fait […] et le frère qui reste se décide donc à réouvrir ses cartons; il se dit que, peut-être, le temps est venu de se retourner, il n’a pas le choix, d’ailleurs; car les médecins qu’il rencontre pour arrêter sa chute ne comprennent rien; pourquoi cette douleur dans ses tempes, l’inflammation des racines de ses dents, les os du dos ? pourquoi son corps en feu, treize ans après la mort du frère ?”

Alors Thésée rouvre les cartons, il regarde les photos, les archives, et se force à rentrer dans le labyrinthe de l’histoire familiale pour y déloger le monstre qui est en train de le tuer.

“Le frère qui reste, moi, en rouvrant ces cartons, j’ignore ce que je crains; je sens peser la menace de cette loi, mais de quoi avons-nous peur, qui revient du passé ? de l’ordre qui se met à vaciller ou de la matière qui a cristallisé autour du silence, qui pourrait sous l’impact d’un peu de vérité exploser en morceaux” ?

Un très beau roman qui ressemble à un long tunnel de douleur traversé ça et là d’éclats de colère.

George Orwell, Aldous Huxley : « 1984 » ou « Le meilleur des mondes »

 Voici le dernier teaser que j’ai réalisé pour le documentaire “George Orwell, Aldous Huxley : « 1984 » ou « Le meilleur des mondes » ?”, diffusé ce soir sur Arte.

J’ai appris dans ce documentaire que tout oppose les deux romanciers anglais : leurs milieux sociaux, mais aussi leur manière d’envisager le futur dans leur dystopies respectives.

Saviez-vous que les deux hommes se connaissaient ? Orwell a été l’élève d’Aldous Huxley à Eton, où ce dernier remplaca brièvement un professeur titulaire parti à la guerre.

Apparemment, Orwell appréciait Huxley, qui leur apprenait « des mots rares et étranges, de manière assez concertée », se souvient un de ses amis et condisciples, qui ajoute qu’il était « un professeur d’une totale incompétence. Il n’arrivait pas à faire respecter la discipline et était tellement myope qu’il ne voyait pas ce qui se passait, si bien qu’il était constamment chahuté ».

Cela énervait passablement Orwell, « qui trouvait que c’était cruel ».

 ALLO, LAURENT PETITMANGIN ?

Cette semaine, j’ai appelé l’auteur de “Ce qu’il faut de nuit”, ce très beau premier roman publié à la Manufacture de livres.

Je lui ai demandé de me raconter une anecdote, et voici ce qu’il m’a raconté.

Il y a dix ans, il a écrit un premier texte, et c’était les plus belles pages qu’il avait jamais écrites. Cela commençait par une scène très forte d’accouchement. Malheureusement, ce texte a disparu dans le crash de son ordinateur de l’époque. Il a tenté de le réécrire juste après, mais c’était impossible, il n’a pas réussi à retrouver l’élan qu’il avait eu à ce moment là. “C’était à se demander si ces pages n’avaient jamais existé”, me dit-il.

Cet épisode a été pour lui un instant fondateur. C’est ce qui lui a donné envie de continuer à se dépasser, à tester différents textes, certains qui s’arrêtaient à quelques scènes, d’autres plus aboutis, jusqu’à ce “Ce qu’il faut de nuit”, son premier livre publié.

Avant de raccrocher, il me souffle comme un aveu : “Maintenant, je fais des copies”.

James JOYCE- POMES PENYeach

Pour mettre un peu de bonne humeur dans ce confinement, j’aimerai partager avec vous ma découverte très amusante de la semaine dernière.

En fouillant dans le rayon poésie de la Librai(une de mes préférées à Paris), j’ai été intriguée par “Pomes Penyeach”, un petit recueil de poèmes de James Joyce, publié aux éditions allia.

Avec cette couverture parcourue de ronds verts, j’avais l’impression d’acheter un recueil de pommes. Impression confirmée par la postface de Bernard Pautra, le traducteur, qui jette un éclairage divertissant sur le choix du titre “Pomes Penyeach”:

En anglais, le mot “poems” ne se distingue pas phonétiquement de “pomes”, qui dans le langage poétique désigne les fruits à pépins. Le second mot, “penyeach”, sonne comme “penny each”, c’est à dire “un penny l’une”.

“Et voici qu’on se retrouve sur un marché dont les pommes sont à l’étal, criées par la marchande, “pommes, un sou l’une !”.

Le recueil compte douze poèmes plus un, le premier qui s’appelle “Tilly”, et qui renvoie aux pratiques des laitières en irlande, à leur geste commercial par lequel elles rajoutaient une certaine quantité de lait au delà de la mesure. Le premier poème est donc une pomme en rabe, en prime.

“Et alors tout s’enchaîne : douze pommes à un penny l’une, cela fait douze pence, douze pence font un shilling, et c’est ce qui est écrit au dos du volume : “price one shilling”. Il nous les fait donc treize à la douzaine.”

À leur parution en 1927 chez Shakespeare & Company, la couverture du recueil était en vert pâle, pour filer la métaphore fruitière.

Les poèmes ont néanmoins une saveur douce amère. Dans ces treize poèmes, on mord dans des chagrins, dans des angoisses. Ils ont une saveur mélancolique, un goût d’exil pour cet irlandais qui a passé la majeure partie de sa vie hors de son pays natal.

 ALLO, HERVÉ LE TELLIER ?

Hier, j’ai appelé l’un des finalistes du prix Goncourt pour son roman “L’anomalie”, publié aux éditions Gallimard .

Il m’a raconté comment il avait écrit certaines scènes de son livre. Accrochez-vous à votre siège, ca va secouer !

Hervé Le Tellier a sélectionné dans sa bibliothèque une quinzaine de livres qui l’ont influencé ou plu, comme ceux de Romain Gary, d’Alberto Moravia, ou encore des romans policiers. Il a pris leurs incipits, et les a utilisé pour construire les débuts de chapitre de son propre roman, en les déplaçant d’un univers à l’autre, sans que ça se voie.

Il a ainsi pris le début de “La promesse de l’aube” de Romain Gary, qui parle de la plage de Big Sur dans lequel une vague flue et reflue avec des mouettes, avec des phoques, avec des nuages. Cette scénette, il l’a déplacée sur une falaise à Etretat, avec des albatros, dans une situation complètement différente, mais en essayant de conserver cette image de bruine, de froid, de vent. Cela constitue le début du chapitre intitulé “portrait de Victor Miesel en revenant”.

Pour Hervé Le Tellier, ce jeu littéraire lui permet de s’éloigner de ce qu’il écrit de manière spontanée, de rejeter le premier jet (qu’il n’aime pas trop) pour aller dans une direction qui n’est pas la sienne naturellement mais qu’il s’approprie.

Cela participe d’une réflexion sur ce que peut être la littérature. Il me dit qu’on a toujours une dette envers les romans qui ont constitué nos amours de jeunesse, et on peut rendre cette dette avec intérêt, en en prélevant une infime partie et en la transformant en autre chose.

“Faire de la littérature avec de la littérature, je trouve ça intéressant, c’est un principe de fécondité et d’hommage”, me dit-il.

George Orwell-1984

TOUTE RESSEMBLANCE AVEC L’ÉPOQUE ACTUELLE EST FORTUITE.

“Vous serez creux. Nous allons vous presser jusqu’à ce que vous soyez vide puis nous vous emplirons de nous-mêmes. Puis nous vous fusillerons”

Bien que “1984”de George Orwell soit un classique, je n’avais jamais cherché jusqu’ici à le lire jusqu’à présent, n’étant pas très fan des dystopies et des romans de science fiction. Pourtant, dès les premières pages, j’ai été immédiatement séduite par ce livre qui s’inspire de l’histoire du XXe siècle, et qui dénonce les dérives du totalitarisme et de la manipulation mentale.

J’ai lu ce roman dans la nouvelle traduction de Josée Kamoun aux éditions Folio. Cette femme a fait un choix fort, celui de traduire le preterit anglais par un présent, afin de rendre plus vivante l’atmosphère de terreur qui règne dans le roman :

“Ca se passe toujours la nuit. Les arrestations ont invariablement lieu la nuit. C’est le réveil en sursaut, les mains rudes qui te secouent par les épaules, les lampes de poche qui t’éblouissent, le cercle de visages durs autour du lit. Dans l’écrasante majorité des cas, il n’y a pas de procès, l’arrestation n’est même pas rendue publique. Les gens disparaissent, toujours, la nuit, et voilà. Ton nom sort des registres, toute trace de ce que tu as fait est effacée, ton existence est niée puis oubliée. Tu es aboli, annihilé – vaporsé, c’est le terme”.

Quelle coïncidence ! Juste après avoir fini cette belle lecture, j’ai eu le plaisir de recevoir l’adaptation en roman graphique de 1984 par Fido Nesti, tout juste paru aux éditions Grasset . Les planches sont rythmées, la palette de couleurs restitue à merveille l’angoisse du personnage. Impossible de ne pas être séduit par cette adaptation belle et intelligente.

Camille Laurens-FILLE

Petit stock de bonheur…

Je reviens d’une marche, et j’ai été frappée de ce Paris entièrement gris, comme si un parasite avait attaqué ses racines, terni les pavés. La ville ne bat plus.

Mais les livres sont encore bien vivants, ce sont des fenêtres ouvertes sur des mondes intacts, que l’on peut parcourir en long et en large sans contaminer personne, et pour lesquels il n’est pas exigé d’attestation dérogatoire.

Comme vous le savez, j’aime beaucoup les livres audio. Avec eux, je mets le moment en pause, et je m’exfiltre hors du monde pour aller ailleurs, n’importe où, là où m’emmène le conteur.

Dernièrement, j’ai écouté le roman “Fille” de Camille Laurens chez Écoutez lire. Ce roman raconte l’histoire de Laurence Barraqué, une jeune fille née dans les années 1960 dans une famille bourgeoise. C’est la deuxième fille de la famille, et elle comprend vite que sa position est inférieure à celle des garçons. Dans ce roman, Camille Laurens restitue avec merveille le destin d’une jeune fille prise dans les mutations de la société française, dans ses non-dits, dans ses mots qui laissent filtrer la violence et les tabous.

“Un soir, des messieurs passent à la maison, ils ont des questions à poser. Ils sont assis à la table de la salle à manger avec papa, l’un d’eux coche un formulaire qu’il a sorti de son cartable. D’après mes calculs, c’est le recensement de 1964, j’ai cinq ans. Timide et curieuse à la fois, cachée derrière le canapé. « Vous avez des enfants ? demande le monsieur.
-Non, dit mon père. J’ai deux filles !”

J’ai trouvé que ce livre était formidable à écouter en audio, d’abord parce qu’il est porté par une lectrice hors pair (Elsa Lepoivre), mais aussi parce qu’il n’est ni trop court, ni trop long (6h). Voilà qui fait bien trois jolies soirées confinées.