Le Bikini de Caroline – Kirsty Gunn

Si vous n’avez pas l’âme d’un voyeur littéraire, ne lisez pas ce post !

Comme son nom l’indique, Le Bikini de Caroline est un livre en petite tenue. C’est un roman quasiment à poil, qui montre du doigt tous les artifices de la fiction comme un petit tas d’habits sagement pliés sur un transat. Pendant ce temps, le livre expose sans pudeur sa vraie nature aux lecteurs, tranquillement allongé au bord de la piscine.

Le roman de Kirsty Gunn raconte l’histoire d’Emily, un écrivain qui écrit des publicités de nourriture pour chien afin de gagner sa vie. A la demande de Evan, son ami d’enfance banquier, elle tente d’écrire un roman sur l’amour malheureux que ressent celui-ci pour Caroline, une femme au foyer un peu glamour dont il est le locataire. Tout au long du livre, Evan retrouve Emily dans des pubs et lui raconte son amour platonique pour qu’elle le transforme en histoire – tâche malaisée s’il en est, car rien ne se passe. La grande tradition de l’amour courtois se brise face à ce béguin vain et sans avenir. La fiction se transforme en déréliction.

Pour enfoncer le clou, le livre de Kirsty Gunn déconstruit les codes du roman à coup de notes de bas de pages et d’annexes savantes. La fiction est déshabillée, mise à nu, elle se livre au lecteur dans son plus simple appareil. Elle l’invite à plonger dans un bain littéraire, à flirter avec elle – une vraie partie de plaisir pour tous les amateurs de littérature !

Les Métèques – Denis Lachaud

Séance d’hypnose gratuite !

Fermez les yeux et posez les mains sur vos genoux. Concentrez-vous sur ma voix, vous êtes détendu, vous dormez. Ouvrez les yeux. Le monde vous paraît le même, mais en réalité il est différent : vous venez d’entrer dans un monde parallèle. Une petite modification des événements a perturbé le cours du monde, et cette petite modification aura des conséquences dramatiques sur votre vie.

Dans Les Métèques, son dernier livre paru aux éditions Actes Sud, Denis Lachaud met en place un univers parallèle sidérant. Un beau matin, la famille Herbet est convoquée à la préfecture de Marseille. Alors que leur nom de famille a été francisé il y a cinquante ans selon la politique d’assimilation des immigrés, ils sont sommés de reprendre leur patronyme d’origine. Quelques jours plus tard, toute la famille sera assassinée par une milice d’extrême droite à leur domicile. Seul Célestin, le fils aîné, parviendra à s’enfuir, il tentera de rejoindre un pays d’accueil à ses risques et périls.

Que serait la France si les politiques décidaient de se débarrasser de ses métèques, de tous ces étrangers assimilés, noirs juifs ou arabes ? Denis Lachaud déroule un scénario hallucinant dans un monde qui ressemble à s’y méprendre au nôtre. Impossible de ne pas s’identifier à ces personnages terriblement ordinaires qui sont pris à nouveau dans un cauchemar de l’histoire. On est touché par ce mauvais songe qui prend les apparences du réel.

La séance d’hypnose est terminée. Quand je claquerai les doigts, vous vous réveillerez. Etait-ce une illusion, était-ce la réalité ? Tout ce que je peux vous dire, c’est que vous venez de lire un très bon livre.

Isaac – Lea Veinstein

Ce sera le silence et aucun mot pour le dire (Annie Ernaux)

Il y a les histoires que l’on se raconte de génération en génération, et celles que l’on ne raconte pas. Il y a les vides de la mémoire, les cases manquantes, les trous béants laissés par le tabou.

Dans son livre éponyme paru aux editions Grasset, Léa Veinstein redonne corps à Isaac, son arrière grand-père rabbin. “Je ne connaissais pourtant rien de lui, pas même son prénom. La mémoire familiale l’avait effacé. Mais les hasards de la vie m’ont ramenée jusqu’à lui. Je me suis mise à chercher, à parler aux témoins et à mes proches, à tenter de comprendre. J’ai découvert qu’il avait officié durant cinquante ans à la synagogue de Neuilly, y compris pendant l’Occupation. Qu’il y avait chanté, avec une voix si claire qu’elle résonne encore pour ceux qui l’ont entendue”.

Son enquête la mène à un paradoxe : comment un rabbin a-t’il pu continuer à officier dans une synagogue sous l’occupation, avec l’aval des autorités ? Le tabou familial se double d’un tabou historique – sa recherche ne plaira pas à tout le monde.

Léa Veinstein rapporte ce fait frappant : lors de la visite d’une synagogue à Paris, elle demande au guide si cette dernière était ouverte pendant la guerre. Le guide est agacé “Vous savez, l’occupation a été une période très dure pour les Juifs, il ne faut pas croire. Vous pensez sérieusement qu’ils pouvaient se réunir et prier en toute tranquillité ? Vous vous rendez compte de la menace qui pesait sur eux ?”. Elle expose le résultat de ses recherches mais cela ne convainc pas, l’assemblée devient agressive, le gardien de la synagogue doit intervenir pour nuancer les propos de chacun. Edifiant.

Au fur et à mesure qu’elle sonde la vie de cet ancêtre oublié, Lea Veinstein interroge la mémoire collective, ses zones d’ombres, ses silences.

Je vous conseille ce récit court et passionnant, qui redonne vie à des fantômes, nos propres fantômes.

La femme aux cheveux roux – Orhan Pamuk

Dans le dernier livre d’Orhan Pamuk paru aux éditions Gallimard, la référence au Voyage au centre de la terre de Jules Verne est centrale. A cela, nulle coïncidence : la lecture de La femme aux cheveux roux s’apparente à un périple spéléologique ; au fur et à mesure de la trouée souterraine, la narration somme toute classique laisse place à un récit brûlant comme le magma. On touche alors au coeur incandescent de la littérature, dont les mythes éternellement renouvelés nous consument, parfois malgré nous.

Le roman raconte l’histoire d’un jeune homme Turc qui travaille quelques semaines auprès d’un maître puisatier pour gagner un peu d’argent. Ce dernier devient pour lui un véritable père adoptif. Durant cette période, il fait la rencontre d’une femme aux cheveux roux avec laquelle il a une courte aventure, mais tout s’interrompt brutalement lorsqu’il provoque l’accident de son maître sur le chantier.

Le jeune homme passera le reste de ses jours à essayer de comprendre l’histoire qui s’est jouée cet été là. Son maître est-il mort par sa faute ? La femme aux cheveux roux aurait-elle pu être sa mère ? A-t’il réécrit malgré lui le mythe d’Oedipe ? Un autre mythe aura raison de sa peau, un mythe qui s’avance masqué au détriment de tous les efforts qu’il fait pour découvrir sa destinée.

Avec Orhan Pamuk “la vie rejoue la légende”. Les mythes exercent un pouvoir occulte sur nous, et influencent nos vies qui prennent l’apparence de tragédies antiques. Cela va sans dire, ma position est ferme, je prie pour avoir le beau rôle et ne pas finir brûlée sur le bûcher des sacrifices.

La faille du temps – Jeanette Winterson

Il faut parfois savoir se mettre à la place de l’auteur. Si comme elles l’ont proposé à Jeanette Winterson, les éditions Hogarth m’avaient demandé de revisiter une oeuvre de Shakespeare, n’aurais-je pas été saisie d’angoisse à l’idée de rivaliser avec l’un des plus grands génies littéraires, et n’aurais-je pas, à l’instar du Bartleby de Herman Melville, décliné l’invitation d’un misérable “I would prefer not to ?”

Preuve que je ne suis pas Jeanette Winterson et qu’il y a moins d’ambition chez une blogueuse littéraire que chez un pur écrivain, celle-ci n’a pas flanché. Elle a choisi de retravailler Le Conte d’hiver, une tragicomédie aussi noire que passionnante, dans laquelle Léonte, roi de sicile, est rongé par la jalousie. Persuadé que sa femme Hermione est enceinte de son meilleur ami, il chasse ce dernier, fait enfermer sa femme et abandonne la fillette tout juste née sur une île déserte, où elle sera recueillie in extremis par un berger.

Dans La Faille du temps, Jeanette Winterson transpose cette histoire à notre époque avec des personnages plus vrais que nature. Le roi de sicile devient un roi de la finance, sa femme une chanteuse célèbre, et son meilleur ami un créateur de jeu vidéo. Avec Jeanette Winterson, l’histoire se rejoue une deuxième fois, terrifiante, bluffante et amusante à la fois.

Merci Jeanette de ne vous être pas défilée. Grâce à vous, le démon de la jalousie, intact, traverse les années.

Concours pour le Paradis – Clelia Renucci

Puisque le printemps est arrivé et que les jours rallongent, laissez-moi évoquer le livre le plus lumineux, le plus flamboyant que j’ai lu cette année !

Concours pour le Paradis, le premier roman de Clelia Renucci nous entraîne dans la plus belle des époques : le XVIe siècle du Tintoret et de Véronèse. De sa plume alerte et vive, l’auteur nous fait revivre les rivalités entre ces deux peintres, et lève le voile sur les coups bas et les intrigues qui agitèrent leurs relations.

Au coeur de la dispute, il y a le Paradis, cette grande toile que l’on peut toujours contempler au Palais des Doges de Venise. En décembre 1577, le Palais brûle et détruit une ancienne fresque du XIVe siècle :

“De l’immense fresque représentant le Paradis, ils distinguaient à peine quelques fragments. Les splendeurs de la République avaient été réduites en cendre. Véronèse prit son frère par le bras, il fallait se résigner. Tout était dévasté, consumé, calciné. C’est de cet enfer qu’allait renaître le Paradis.”

Qu’à cela ne tienne : le Doge lance un concours pictural pour recréer une toile sur cette même thématique. Bien sur, le Tintoret et Véronèse sont parmis les concurrents. Mais dans cette Venise de la Renaissance, tout ne se passera pas comme prévu et le tableau sera achevé 20 ans plus tard.

Alors que la saison des pique-niques va bientôt reprendre, je vous conseille d’emmener dans vos flâneries bucoliques ce livre captivant. Penché sur ses pages, vous ne verrez pas ni le temps passer, ni les enfants courir autour de vous. Miraculeusement bercé par une gondole vénitienne, vous apercevrez au loin la lumière rougir et décliner, par une belle soirée de printemps.

Pas dupe – Yves Ravey

Vous souvenez-vous de l’inspecteur Columbo, son imperméable beige élimé, sa Peugeot 403 dans un état lamentable, et sa manie de demander “Euh, encore une chose” au moment de partir, l’air de rien ? Il avait l’art de se faire passer pour un imbécile pour tromper la vigilance de ses suspects, un trait que l’on retrouve chez l’inspecteur Costa, l’un des personnages principaux du dernier livre d’Yves Ravey.

Comme dans cette série américaine, Pas Dupe s’ouvre sur une scène de crime. On retrouve le corps de Tippi, la femme de monsieur Meyer, parmi les débris de sa voiture au fond d’un ravin. L’inspecteur Costa enquête sur ce drame : est-ce un accident ou un assassinat déguisé ?

Dans ce court roman qui parodie le genre du polar, le lecteur n’est certain de rien, pas même qu’un crime ait vraiment eu lieu. Il est prêt à croire sur parole ce brave monsieur Meyer, ce mari trompé, qui collabore avec bonhommie à l’enquête de l’inspecteur Costa. Mais dans ce jeu de dupes, pas sûr que le lecteur ne soit lui-même l’objet d’une supercherie…
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Ce roman léger et drôle ravira les nostalgiques des années 90, ces années où l’on était hypnotisés par des séries américaines déjà kitch, avec leurs génériques synthétisés et leurs personnages aux coupes de cheveux improbables.

I am, I am, I am – Maggie O’Farrell

Certains livres ne sont pas faits de mots, mais de chair.

Certains livres palpitent tant que notre rythme cardiaque se cale sur le leur.

Certains livres sont si vivants qu’ils se confondent avec notre propre destin.

Maggie O’Farrel a frôlé la mort 17 fois. 17 mésaventures qui composent les chapitres de son roman autobiographique, I am I am I am. Il y a eu la fois où son chemin a croisé celui d’un tueur. La fois où elle a failli se noyer dans l’eau glacée. La fois où elle a failli mourir des suites de son accouchement. Son cou, ses poumons, son ventre ont failli l’abandonner.

Dans une suite de chapitres qui se présentent comme des coupes anatomiques, l’auteur met son corps à nu. On en touche du doigt les cicatrices qui sont autant de stigmates. Notre propre corps nous apparaît en miroir, et avec les souvenirs de ce qui aurait pu advenir, ce qui serait arrivé si nous n’en n’avions pas réchappé.

« Frôler la mort n’a rien d’unique, rien de particulier. Ce genre d’expérience n’est pas rare; tout le monde, je pense l’a déjà vécu à un moment ou à un autre […]. Prendre conscience de ces moments vous abîme. Vous pouvez essayer de les oublier, leur tourner le dos, les ignorer : que vous le vouliez ou non, ils vous ont infiltré et se logeront en vous pour faire partie de ce que vous êtes, comme une prothèse dans les artères ou des broches qui maintiennent un os cassé. »

Ce roman est un formidable mirage. Les mots de Maggie O’Farrell recréent sous nos yeux médusés notre propre histoire. Ils ravivent la mémoire de notre corps : fragile, défaillant, mais traversé d’une même énergie vitale.

I am, I am, I am bat comme un poul. Malgré tout, c’est la vie qui gagne, plus puissante que tout.

Données Personnelles – Nathalie Côte

Le roman de Nathalie Côte copie l’art délicat du diamantaire. L’auteur a pris notre époque comme un bloc grossier, avec son goût du numérique, ses airbnbs, ses hackers, ses femmes qui se donnent, et l’a si bien taillée, que chaque facette de son livre brille d’un éclat subtil, qui captive l’esprit du lecteur et ne lui laisse aucun répit.

Le roman raconte l’histoire de Victor, jeune hackeur qui lutte contre la manipulation ordinaire des citoyens par les groupes et les institutions. Au coeur du problème, il y a ces données personnelles qui sont récoltées en ligne et utilisées pour influencer nos pensées et nos actes d’achat. Lorsque Victor est contacté par une ligue de hackers pour pirater une centrale de données, c’est la consécration. Mais la vie est loin d’être une ligne de code à l’issue inéluctable, et rien ne se passera comme prévu.

Données personnelles est un vrai bijou de roman. C’est un roman sérieux qui fait sourire à chaque page. C’est un roman haletant, qu’on peut lire le soir sans avoir peur d’éteindre la lumière. C’est un roman qui parle de notre époque et qui la fait pourtant découvrir sous une autre facette.

Je suis sortie de cette lecture comme d’une virée chez Cartier. Mais sans le découvert qui va avec.


Elena et les joueuses – Lolita Pille

Si Proust avait été encore vivant, jamais je n’aurais osé écrire cette chronique. La pensée même qu’il aurait pu la lire au hasard d’Instagram m’aurait horrifiée. Car depuis son Contre Sainte-Beuve, plus personne ne se risque à penser qu’une oeuvre est le reflet de la vie d’un écrivain.

Mais voilà, la tentation est trop forte. Quand on sait que Lolita Pille a été célébrée (et chahutée) à 17 ans comme un véritable prodige après le succès fracassant de son roman Hell, comment de ne pas voir dans son dernier livre une métaphore de son propre destin ? Elena et les joueuses raconte une journée dans la vie d’Elena, ex-prodige du tennis, qui a stoppé net sa carrière avant même qu’elle n’ait décollé.

“Quand j’ai renoncé, […] j’étais classée en dessous des trois cents […]. C’est ma faute… je hais la douleur. Jamais j’ai réussi à aimer en elle le moyen d’une plus grande perfection. Je m’esquive en général à son approche. Mais si j’avais eu assez de dureté et de vision pour me hâter à sa rencontre, la prendre à bras le corps et lui rendre son baiser au centuple, je serais peut-être, au moment où je te parle, en train d’affronter Serena Williams […]. Ou pas”.

Le roman raconte une journée de la vie d’Elena, longtemps après cette carrière manquée. Ce 24 août 2014, elle déambule dans Paris ; le matin même elle a vu ses copines de lycée, un peu après elle ira chercher son amoureux à la gare de Lyon. C’est l’occasion pour elle de se confronter aux dieux de sa jeunesse, qui comme de véritables janus révèlent un visage parfois tout à fait démoniaque.

Cette déambulation prend l’allure d’une tournée des enfers. Lolita Pille décrit un monde vidé de ses dieux, où les êtres humains prennent des masques trompeurs, où la vérité est toujours cachée par des apparences fallacieuses. L’enfer, thème de prédilection de Lolita Pille ?

Malgré cette similarité, ce roman n’est pas le simple pendant de Hell. La dénonciation fougueuse a laissé place à une vision singulière, le cri a pris du style et laisse parfois deviner un chant. Sous le monde moderne, on perçoit les reflets chatoyants du classicisme. La transposition littéraire est bien là. Proust peut dormir tranquille.