Vie de Gérard Fulmard – Jean Echenoz

 Si vous êtes un esprit rationnel, si vous ne croyez ni aux OVNI, ni aux soucoupes volantes, ni aux MOC (Mystérieux Objets Célestes), réservez votre jugement: la lecture du dernier Jean Echenoz pourrait bien vous faire changer d’avis.

Vie de Gérard Fulmard est un objet littéraire qui ferait les délices des ufologues, si seulement ils s’intéressaient à la rentrée littéraire:

Dans ce livre, Jean Echenoz raconte l’histoire de Gérard Fulmard, un ancien steward à présent interdit de vol, et qui décide de se lancer dans le métier de détective privé. Il se trouve embarqué dans une affaire politique de succession à la tête d’un parti mineur, dans une ambiance de polar de second ordre.

Jean Echenoz joue avec les codes du roman d’espionnage: il aligne les clichés du genre qu’il retourne en riant. On pensait lire un roman, on se retrouve à fixer dans le ciel une assiette lancée en l’air, en se demandant si elle va obéir aux lois de la gravité ou non.

Malgré son caractère extraterrestre, ce livre m’a beaucoup fait rire. Echenoz maîtrise à merveille les descriptions cocasses, les situations un poil burlesques :

Dorothée Lopez est ainsi “ce genre de femmes un peu mûres qu’on doit croiser dans des soirées dont je me fais une idée lointaine et qui, coupe de champagne en main, voix de fumeuse et bas fumés, décolleté abyssal et rouge à lèvres extraterritorial, doivent laisser distraitement glisser une bretelle de leur robe en citant Plekhanov du bout de leur grosse langue rose et, en pareil cas, le mécanisme est immanquable : je dois regarder ailleurs sinon je bande”.

Vie de Gérard Fulmard m’a donné envie d’aller plus en avant dans la galaxie Echenoz. Et vous ?

Un certain M.Piekielny – François-Henri Désérable

En littérature, est-ce que mentir, c’est tromper ?

Dans “Un certain M.Piekielny” publié aux Éditions Gallimard, François-Henri Désérable interroge la notion même de littérature, dans un livre drôle, profond, et touchant.

De passage à Vilnius, François-Henri Désérable tombe un jour sur la maison d’enfance de Romain Gary. Lui revient alors cette phrase de la Promesse de l’aube :

“Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny”.

Voyant dans ce hasard une injonction, François-Henri Désérable décide de se lancer à la recherche de M. Piekielny, le voisin de Romain Gary. De lui, il ne sait que trois choses : son nom, son adresse, et le fait que Romain Gary se soit, sa vie durant, acquitté de sa promesse, comme il le dit lui-même :

”Des estrades de l’ONU à l’Ambassade de Londres, du Palais Fédéral de Berne à l’Élysée, devant Charles de Gaulle et Vichinksy, devant les hauts dignitaires et les bâtisseurs pour mille ans, je n’ai jamais manqué de mentionner l’existence du petit homme et j’ai même eu la joie de pouvoir annoncer plus d’une fois, sur les vastes réseaux de la télévision américaine, devant des dizaines de millions de spectateurs, qu’au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny, Dieu ait son âme”.

🔍 Pour retrouver la trace de M. Piekielny, l’auteur multiplie les angles d’attaque : son enquête le mène de Vilnius livré à l’horreur des nazis, à la vie trépidante de Romain Gary de part et d’autre de l’atlantique, mais plus on s’en approche, plus le visage de Piekielny devient flou, plus il se dérobe, plus on en vient à douter de sa réalité même: M. Piekielny aurait-il bien existé ?

J’ai énormément apprécié ce livre : c’est un magnifique éloge de la littérature, de ce moment où la fiction fait irruption dans le réel, où l’on croit aux mirages mieux qu’en la réalité.

Le syndrome de Palo Alto – Loïc Hecht

Vous êtes accros à Instagram ? Alors vous êtes peut-être atteints du Syndrome de Palo Alto.

Pour connaître le mal qui vous ronge, plongez-vous sans attendre dans le magnifique roman de Loïc Hecht : il décrit les signes cliniques d’une maladie d’un genre nouveau, engendrée par les nouvelles technologies.

Dans Le Syndrome de Palo Alto, Mark Klein, un Français viré de sa propre start-up, ressasse son échec dans la baie de San Francisco. Il passe son temps sur CAM4, un site de shows sexy tarifés, et y fait la rencontre de Luz, une jeune colombienne maltraitée par la vie. Pour la venger, il se lance dans un règlement de compte contre une star des réseaux sociaux. Sa vie prend alors un tournant inattendu : il fantasme un destin vengeur d’activiste oeuvrant contre le système capitaliste.

Le Syndrome de Palo Alto est un livre passionnant, qui dénonce la manière dont géants des nouvelles technologies influent de manière coercitive sur notre vie. Il raconte notre rapport ambigu à ces dernières, entre attraction et répulsion, entre désir de réussite et exclusion.

Amis utilisateurs des réseaux sociaux, ne manquez pas ce roman ! Il se lit d’une traite, on s’identifie sans peine aux personnages, signes que nous sommes déjà…intoxiqués ?

Love me tender – Constance Debré

Mon coup de coeur de la rentrée littéraire : “Love me Tender” de Constance Debré aux Éditions Flammation

Après avoir fait son coming out littéraire avec “Play Boy”, l’auteur revient avec un deuxième opus tranchant sur l’amour maternel.

Constance Debré a tout plaqué : son job d’avocate, son mari, son appart. Dans ce livre, elle raconte son combat pour récupérer la garde de son fils auprès de son ex-mari, tout en questionnant le caractère inaliénable de l’amour maternel :

« Je ne vois pas pourquoi l’amour entre une mère et un fils ne serait pas exactement comme les autres amours. Pourquoi on ne pourrait pas cesser de s’aimer. Pourquoi on ne pourrait pas rompre. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas s’en foutre, une fois pour toutes, de l’amour.»

Tout est provocation chez Constance Debré, sa vie, son tatouage “Fils de pute”, mais surtout cette manière qu’elle a de se dépouiller de tout, de vivre une vie d’ascète, de moine soldat des temps modernes.

Un dépouillement que l’on retrouve dans son écriture : son style acéré a quelque chose de la lame de rasoir.


A lire sans tarder !

Les ballerines vertes – Solveig Vialle

En ouvrant le très beau roman de Solveig Vialle publié aux Éditions Léo Scheer, quel ne fut pas mon étonnement d’y retrouver la figure de Paul Claudel ! L’écrivain pénètre les lieux et infiltre les personnages comme une improbable figure tutélaire.

« Les ballerines vertes », c’est l’histoire d’un recommencement. Après 7 ans de mariage avec Pierre, de vingt ans son ainé, Rose se sent entièrement vide, morte à elle-même :

« J’ai rencontré Pierre à dix-sept ans, je me suis mariée à dix-huit, j’en ai vingt-cinq. Aujourd’hui, enfin il y a quelques semaines, pour une raison que je peine à dévoiler encore, je me suis retournée sur ces années, ces sept années de mariage, [..] vide de ce que j’étais moi; moi dont je m’étais vidée sans que personne ne me l’ait demandé, pas même Pierre”.

Rose se donne trois mois pour se retrouver, direction le Brésil flanquée de Stan, spécialiste de Paul Claudel, et secrétaire de son mari qui la chaperonne. A l’arrivée, elle va se défaire de ses entraves, renouer avec la Samba, et de rencontre en rencontre, avec l’amour.

C’est inattendu, mais c’est beau : la vie de Rose prend des inflexions claudeliennes. Du “Soulier de satin” aux “Ballerines vertes”, il n’y a qu’un pas. Et pas seulement parce que l’écrivain fut en poste à Rio de Janeiro, pas uniquement parce que son séjour fut marqué par la danse via le passage des ballets russes de Diaghilev.Le roman s’inspire de l’amour fou qu’eut Paul Claudel pour Rosalie Vetch, une femme mariée avec laquelle il eu une liaison interdite, et qui inspirera « Le soulier de satin ».
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Exit le catholique fervent, au diable le persécuteur de Camille : dans “Les ballerines vertes”, Solveg Vialle révèle un Paul Claudel inattendu, pris dans un triangle amoureux, qui appelle la relecture.

Miroir de nos peines – Pierre Lemaitre


Mon addiction littéraire à un nom : elle s’appelle Pierre Lemaitre

La première fois que j’achetais un livre de Pierre Lemaitre, j’étais à l’hôpital. Je venais d’accoucher de mon quatrième enfant, et trop fatiguée pour lire, je téléchargeais sur mon iPhone “Couleurs de l’Incendie”, lu par l’auteur. Je l’écoutais durant 14 heures et 10 minutes, auxquelles s’ajoutèrent dans le mois les 16 heures et 57 minutes de “Au revoir là-haut”. Au bout de 30 heures cumulées d’écoute, j’étais complètement accro à Pierre Lemaitre – inflexions de voix incluses.

Le sevrage fut terrible. Comment, sans Pierre Lemaitre, survivre aux moments les plus ennuyeux de l’existence ? Sans ses personnages si drôles, sans ses intrigues irréprochables, comment supporter l’imperfection de mes journées ? Tel un opiomane en manque, j’attendis maladivement la sortie “Miroir de nos peines”, le dernier tome de la trilogie que je reçu à Noël.

En ouvrant ce livre, quelque chose d’inédit arriva : j’eu une hallucination auditive ! Dès les premiers paragraphes de “Miroir de nos peines”, j’entendis Pierre Lemaitre, sa voix de conteur, ses intonations drôles et emphatiques. De la drogue à l’intoxication il n’y a qu’un pas, que je sautais allègrement avec ce dernier tome.

Chers amis, croyez-moi, “Miroir de Nos Peines” est le psychotrope idéal pour oublier l’abattement du mois de janvier. Ce livre raconte l’histoire de Louise, une jeune femme prise dans la seconde guerre mondiale. Il concentre tout ce qui a fait la réussite des deux premiers: un destin dans l’engrenage de la grande Histoire, des personnages tendres et burlesques et une narration resserrée.

Baudelaire demandait à voir “La vie en beau ! La vie en beau !”. Comme sous l’effet d’un hallucinogène, “Miroir de nos peines” la déforme et et lui donne une silhouette merveilleuse et intriguante à souhait.

L’Âme du violon – Marie Charvet

[ Édition spéciale Régime de l’été ]

Vous pensez déjà à vous mettre au régime pour parfaire votre beach body ?

Sachez que les êtres humains ne sont pas les seuls à pouvoir se mettre au régime : les livres aussi.

L’ âme du violon me fait penser à un livre en surpoids qui aurait subi une cure d’amaigrissement intense. Marie Charvet a saisi dans son livre plusieurs siècles d’histoire, du 17e siècle à nos jours, qu’elle a réduit à leur essence même, délestés de toute lourdeur et de graisse disgracieuse.

C’est mal de juger un livre sur son physique mais ce roman est une pure merveille : on suit comme autant de muscles prêts à bondir les vies de quatre personnages que tout oppose : un vieux luthier italien du 17e siècle, un tsigane français des années 1930, une jeune artiste peintre qui rêve d’exposer de nos jours, et un PDG fortuné vivant à New York. Autant de destins différents mais reliés par un même objet : le violon.

Avec L’ âme du violon, on traverse les époques au pas de course, tout à fait hypnotisés par une narration agile et véloce qui vous emmène loin, très loin, sans qu’une ombre de sueur perle à votre front.

Chère Marie Charvet, ce premier roman a un physique si enchanteur que je vous crois une carrière prometteuse dans le business de la beauté littéraire.

On n’efface pas les souvenirs – Sophie Renouard

Est-ce qu’il y a des fans de Desperate Housewives ?

Entre 2005 et 2012, j’ai regardé systématiquement les 180 épisodes de la série répartis en 8 saisons. Dès le générique, mon taux de dopamine montait en flèche, j’étais accro et regardais plusieurs épisodes d’affilée sans sourciller.

Et voilà qu’en lisant On n’efface pas les souvenirs, le premier roman de Sophie Renouard, j’ai retrouvé ce petit goût sucré et pétillant que j’adorais dans cette série.

Dans ce roman publié aux Éditions Albin Michel, Annabelle est une jeune femme comblée : elle mène une vie paisible dans le très chic 16e arrondissement de Paris, entre un mari fou amoureux d’elle et deux filles ravissantes. Le roman s’ouvre sur une scène simple de la vie bourgeoise parisienne : le baptême de la petite dernière dans l’église Victor Hugo. Mais la vie parfaite d’Annabelle va basculer le jour même : elle va être kidnappée et laissée pour morte dans des bois reculés. Qui a commandité son meurtre? Annabelle va t’elle se reconstruire malgré les séquelles ?

En lisant ce livre, j’ai eu l’impression d’être transplantée dans Wisteria lane, cette allée impeccable qui abrite les maisons de familles privilégiées. Comme dans Desperate Housewives, l’image parfaite se fissure dès les premières scènes : les mères bienveillantes cohabitent avec des femmes maladivement jalouses, et des secrets de famille terribles percent derrière le sourire Colgate. Les personnages pensaient couler des jours heureux, ils se retrouvent pris dans une histoire de meurtre : la vie de rêve sombre dans le cauchemar le plus atroce.

Une fois commencé, impossible de lâcher ce livre : à chaque chapitre, un nouveau rebondissement vous tient en haleine, on écarquille les yeux, on frissonne, on s’attendrit. On s’attache aux personnages qui sont plus vrais que nature, et quand arrive la fin du livre, on s’étonne, penaud : “mais… c’est déjà la fin de la série ?”

Heartland – Sarah Smarsh

En ouvrant “Heartland : au coeur de la pauvreté dans le pays le plus riche du monde”, je pensais lire un manifesto politique. J’ai trouvé un témoignage très émouvant sur les “white trash”, ces américains blancs et pauvres rejetés dans les marges.

Sarah Smarsh vient du Kansas. Elle est issue d’une famille d’agriculteurs qui vivent dans la région des Grandes Plaines depuis 5 générations. Elle fait partie de cette classe d’ouvriers paysans, invisible aux yeux des classes moyennes vivant sur les côtes.

Ce sont les oubliés du rêve américain : ils ont beau travailler dur, jamais ils ne sortent de la pauvreté, jamais ils ne se libèrent de cette injustice sociale qui leur promet beaucoup en ne leur donnant rien.

Sarah Smarsh est la seule de sa famille à être allée à l’université. Elle a décidé de témoigner, de raconter ce que c’est d’être élevée dans une ferme, cet environnement dur, hostile pour les corps, mais qui n’est pas sans poésie :

“Je comprenais que mon histoire était moins triste que rare, que la fascination des gens plus aisés n’était pas juste de la dérision mais un authentique émerveillement.”

Dans Heartland, l’auteur revient avec tendresse et lucidité sur sa jeunesse dans une famille pauvre, dysfonctionnelle mais soudée. Elle livre un témoignage juste, sans pudeur, sur cette vie négligée, oubliée de tous.

En sortant de cette lecture, j’avais les paysages désertiques du Kansas dans la tête, de la terre sous les ongles, et les membres de sa famille imprimés au coeur comme si c’était les miens, avec leurs travers, leurs ignorances, leur gentillesse.

De bonnes raisons de mourir – Morgan Audic

BOUM ! Gros coup de coeur

Le 26 avril 1986, la centrale nucléaire de Tchernobyl explose, libérant d’importantes quantités d’éléments radioactifs dans l’atmosphère. Dans les jours qui suivent, 250 000 personnes seront déplacées pour ne plus jamais revenir à leurs domiciles. Cette zone d’exclusion située dans un rayon de 30 km autour de la centrale est aujourd’hui une région fantôme, figée à jamais dans ce jour où tout a basculé.

Morgan Audic a choisi cet endroit incroyable pour en faire le décor de son thriller, De Bonnes raisons de mourir. On retrouve un cadavre mutilé, pendu en haut d’un immeuble. Deux flics sont chargés d’enquêter sur le meurtre, qui les renverra 30 ans en arrière, alors qu’un double assassinat a été perpétré le soir même de l’explosion du 4e réacteur. Le roman est admirablement bien construit :  aucun temps mort, la lecture se fait en flux tendu, jusqu’au final surprenant et percutant.

J’ai été entièrement magnétisée par ce livre, qui m’a fait voyager avec un réalisme incroyable dans la zone d’exclusion de Tchernobyl, 30 ans après la catastrophe. On pensait l’endroit désert, on le découvre traversé par des hordes de chiens sauvages, des cars de touristes venus faire le plein de sensations fortes, et des vieillards réinstallés dans la zone malgré l’interdiction.

J’ai adoré l’atmosphère post apocalyptique qui prend au tripes tout au long du roman:

“Ici aussi […], c’était encore l’URSS, usée, crépusculaire, pourrissante. Le long des rues les maisons effondrées se succédaient. Parfois certains jardins étaient plantés d’un panneau annonçant que le propriétaire vivait encore là, mais personne ne répondait quand on appelait, les isbas branlantes restaient silencieuses. Dans l’une d’elles, un arbre avait même poussé, crevant de ses branches tordues les fenêtres du rez de chaussée. Une sorte de naturalisation inversée, songea Rybalko : l’inanimé redevenait vivant”.

“Mais alors, tu y es allé à Tchernobyl” ? A peine assise, voici la question que j’ai posé à Morgan Audic, lors d’un dîner organisé par les éditions Albin Michel la semaine dernière. Et j’ai été stupéfaite d’apprendre que non. Morgan Audic est Breton. Il n’a jamais mis les pieds en Ukraine. Mais il a lu des dizaines de livres sur le sujet, et comme un alchimiste, il a extrait la quintessence même du lieu, les fractures de son histoire, pour en faire l’élément inouï de son roman magistral.

De bonnes raisons de mourir, c’est un cocktail explosif qui mélange intrigue parfaite et lieu fascinant. Rien à dire, ce livre, c’est de la bombe.