HENRI MICHAUX-LA NUIT REMUE

“On n’est peut-être pas fait pour un seul moi.”

Henri Michaux est le poète de la traversée intérieure. Ses recueils de poèmes sont une description de mondes imaginaires, des inventaires de rêves, une exploration des infinis ouverts par des drogues hallucinogènes.

La nuit remue est un de ses premiers grands recueils. Dans ces poèmes en prose publiés en 1935, Henri Michaux projette sur le réel des visions fantastiques, pleines d’humour et de fantaisie.

“Parfois, quand je me sens très bas et je suis toujours seul aussi et je suis au lit, je me fais rendre hommage par ma main gauche.Elle se dresse sur l’avant-bras, se tourne vers moi et me salue. Ma main gauche a peu de force et m’est fort lointaine. Paresseuse aussi. Pour qu’elle bouge, il faut que je la force un peu. Mais dès qu’elle a commencé, elle poursuit avec un naturel désir de me plaire. Ce sont des génuflexions et des gracieusetés à mon adresse, et même un tiers en serait ému.”

L’histoire de la publication de ce texte est amusante. Henri Michaux a remis le manuscrit de La Nuit remue chez Gallimard le 1er juillet 1934. Le dernier jeu d’épreuve a été corrigé le 28 décembre. Puis il attend l’impression, et s’impatiente.

Le 10 février 1935, il écrit à Gaston Gallimard: « Monsieur, vous seriez bien aimable de m’accorder un entretien […] Je serais ravi d’entendre de votre bouche la liste des chefs-d’œuvre par vos soins publiés, qui empêchent la fabrication de mon livre. ». Voilà qui est dit.

andré gide-PALUDES

« Il y a des choses que l’on recommence chaque jour, simplement parce qu’on n’a rien de mieux à faire. »

Aujourd’hui, j’aimerai partager avec vous un court roman que j’adore, il s’agit de Paludes, paru en 1895. C’est l’un des premiers romans d’André Gide, qui a 25 ans lors de sa parution.

Paludes est un livre potache et drôle, une satire du symbolisme en vogue à la fin du 19e siècle. Le roman se présente comme le journal intime d’un écrivain qui passe son temps non pas à écrire, mais à dire sans arrêt qu’il écrit (“Qu’est-ce que tu fais ? J’écris Paludes” revient comme un refrain). Il a choisi comme sujet Tityre, l’un des personnages de la première Bucolique de Virgile, qui vit près des marécages, où il s’ennuie.

“Paludes, c’est l’histoire de qui ne peut pas voyager.; – dans Virgile il s’appelle Tityre; – Paludes, c’est l’histoire d’un homme qui possédant le champ de Tityre, ne s’efforce pas d’en sortir, mais au contraire s’en contente; voilà…”

A l’image de Tityre, le narrateur stagne dans sa vie. Il se documente pour son livre, va à des réunions de littérateurs, il s’efforce d’agir, mais tout le ramène au point de départ, c’est à dire à rien.

« Quelle monotonie ! recommençai-je après un silence. Pas un évènement. Il faudrait tâcher de remuer un peu notre existence. Mais on n’invente pas ses passions !”

Je vous conseille ardemment cette lecture, rapide et réjouissante, qui est une excellente porte d’entrée dans l’oeuvre d’André Gide.

Society, enquête Xavier Dupont de Ligonnès.


J’ai vu society partout sur les réseaux sociaux, alors en rentrant à Paris, entre deux valises, entre quatres enfants, en me demandant pourquoi j’en avais fait autant, je suis passée chez mon marchand de journaux pour lui demander le fameux magazine.

Celui-ci m’a regardé avec un air narquois et m’a dit “mais madame, ça fait longtemps qu’on n’en n’a plus !”. J’ai alors fait comme tout le monde : j’ai téléchargé les deux numéros de Society sur mon téléphone, pour lire le polar consacré à l’affaire Dupont de Ligonnès. Une enquête de quatre ans, menée par quatre journalistes, qui s’intéresse à l’homme, disparu en avril 2011 après avoir assassiné de toute sa famille.

J’ai lu ce roman feuilleton de l’été d’une traite. Rien à dire, c’est propre. Une narration menée façon puzzle, qui recolle les morceaux, les différentes facettes de Xavier Dupont de Ligonnès. L’enquête se focalise sur trois personnages clef de son environnement, deux de ses amis et sa soeur, qui auraient pu faciliter sa fuite en 2011.

andré breton- nadja

« La beauté sera convulsive ou ne sera pas »

Je n’ai jamais été très fan d’André Breton. Sa posture de pape du surréalisme, son intransigeance de chef de mouvement m’ont toujours rebuté. Mais Nadja est pour moi un récit magnétique, l’un des plus explosif de la littérature amoureuse.

Dans ce livre, Breton évoque sa rencontre avec une jeune femme au hasard des rues de Paris. Ils vont passer ensemble une semaine d’errance, de fascination, de passion. Nadja est indéchiffrable, mystérieuse, et semble l’incarnation du surréalisme dans la vie. Elle va plonger Breton dans une profonde crise existentielle.

“Qui suis-je? Si par exception je m’en rapportais à un adage : en effet pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je « hante »? Je dois avouer que ce dernier mot m’égare, tendant à établir entre certains êtres et moi des rapports plus singuliers, moins évitables, plus troublants que je ne pensais”

Difficile de résumer Nadja en quelques lignes. Ce livre mélange les genres comme autant de substances d’un cocktail explosif. On y trouve de l’autobiographie, de l’essai, du roman, mais encore des dessins, des photographies. Il déstabilise, ouvre en grand des portes qui continuent de battre une fois qu’on a refermé le livre.

GEORGES DIDI-HUBERMAN-APERçUES

Tu m’es apparue de façon tellement inattendue, et pourtant je sens bien que je t’attendais depuis toujours” (Bergson)

La semaine dernière, j’ai été littéralement obsédée par Georges Didi-Huberman. J’ai mangé, dormi, rêvé Didi-Huberman. J’ai avalé quasiment un livre par jour de lui.

Didi-Huberman est un philosophe et historien de l’art né en 1953. Il a publié une cinquantaine d’ouvrages dont la plupart sur l’histoire et la théorie des images. C’est un lecteur de Nietzsche, Freud, Walter Benjamin. Le leitmotiv de son oeuvre, c’est le regard.

Pourquoi une telle obsession ? Ce que j’aime chez Didi Huberman, ce ne sont pas ses propres livres, mais la manière qu’il a de m’en faire découvrir d’autres. C’est un guide dans la jungle, qui me ferait remarquer au milieu de frondaisons denses, une fleur vénéneuse que je n’aurais pas vue sans lui. Avec lui, je saisis la folie d’Aby Warburg, l’un des fondateurs de l’iconologie. Je repère un pan de la correspondance de Kafka où il tombe à pic.

Pour entrer dans Didi-Huberman, je vous conseille son livre “Aperçues”, un recueil de pensées, d’impressions, d’images, qui apparaissent et disparaissent. C’est un journal fragmenté, un autoportrait qui serait fait de choses vues et désirées.

“Choses vues, non, pas même vues jusqu’au bout. Choses simplement entrevues, aperçues. Êtres qui passent, souvent au féminin pluriel, comme la Béatrice de Dante, Laura de Pétrarque, la « nymphe » d’Aby Warburg, la Gradiva de Jensen et de Freud ou la « passante » anonyme des rues parisiennes selon Charles Baudelaire. Créatures ou simples formes qui surgissent ou qui tombent. Instants de surprise, ou d’admiration, ou de désir, ou de volupté, ou d’inquiétude, ou de rire. Impressions enfantines, deuils. Colères aussi. Réflexions esquissées. Instants critiques”

sarah kane- L’amour de phèdre

« Tu es difficile, caractériel, cynique, amer, gras, décadent, gâté. Tu restes au lit toute la journée et planté devant la télé toute la nuit, te traînes dans cette maison avec fracas les yeux bouffis de sommeil et sans une pensée pour personne. Tu souffres. Je t’adore. »
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Sarah kane est l’une de mes dernières découvertes !

Dans l’amour de Phèdre (1996), elle revisite les tragédies d’Euripide, de Sénèque, de Racine, en les transposant dans le monde contemporain : Phèdre aime toujours Hippolyte, mais ici son gendre est un prince dépressif et décadent. L’objet du désir de Phèdre ne désire rien. Il regarde la télé, avale des hamburgers et des bonbons. Il fait rouler dans le palais royal une voiture télécommandée. Il s’ennuie profondément.

J’ai adoré ce texte, violent et tragique, qui parle du désir et de son absence dans le monde contemporain.

Est-ce que vous connaissez Sarah Kane (1971-1999) ?
Cette jeune prodige du théâre anglais est l’auteur de “L’amour de Phèdre”, “Purifiés”, “Manque” et “4.48 Psychose” – où elle se livre plus que jamais. Le titre fait référence à 4h48 du matin, heure où elle se réveillait et où le désespoir se faisait le plus fort. Sarah Kane s’est suicidée à l’âge de 28 ans en 1999, un an avant la sortie de 4.48 Psychosis.

BALZAC-HONORé et moi

« Balzac, ce n’est pas seulement le monument de la littérature française, le génie monstrueux qui dévorait gigots et cafetières, c’est aussi un type qui a tout raté. Il existe un Balzac intime, humain, fatigué, qu’on pourrait nommer le plus gros poissard de l’histoire littéraire”.

Avec « Honoré et moi », Titiou Lecoq, journaliste et essayiste féministe, dépoussière l’un des monuments de la littérature française.

Balzac n’est pas seulement le formidable auteur de 95 romans publiés sous le nom de Comédie Humaine, et de 48 romans ébauchés. C’est aussi un loser magnifique.

Dans ce livre paru aux éditions de l’iconoclaste on découvre un Balzac endetté, obsédé par l’argent, mais encore acheteur compulsif d’objet de décoration (quand il a de l’argent).

“Quand il s’installe enfin dans sa maison, il n’a plus les moyens de faire la décoration de ses rêves. Alors, en attendant une éclaircie pécuniaire, sur les murs nus, il écrit au charbon de bois « ici un revêtement de marbre de Paros », « ici un plafond peint par Eugène Delacroix « , « ici une cheminée en marbre cipolin « , « ici un parquet mosaïque formé de tous les bois rares des îles « . Au point qu’un jour, son ami Léon Gozlan se serait amusé à ajouter sur un mur « ici un tableau de Raphaël, hors de prix, et comme on n’en a jamais vu ».

Un livre à l’énergie débordante, qui traverse au pas de course la vie de Balzac, et l’associe non pas à la littérature, mais au fric !

JULIE NEVEUX- Je parle comme je suis

Voici un livre qui va m’accompagner cet été. Il est en phase avec mes petites obsessions personnelles car il parle d’étymologie! Des mots enfin !

  « Je parle comme je suis » de Julie Neveux.
Il s’agit d’un essai dans lequel la linguiste examine des expressions, en rappelant leur origine et en étudiant leur emploi actuel pour faire en creux le portrait de notre société.

J’aime énormément l’étymologie des mots, et j’ai été durablement impressionnée par une vidéo Instagram de Julie Neveux, où elle retracait l’étymologie du “tic” de langage qu’elle comparait à un rot (si, si).

arthur koestler-LA lie de la terre

 Si j’ai narré tout au long mes aventures, c’est qu’elles sont typiques de l’espèce d’humanité à laquelle j’appartiens : les exilés, les persécutés, les traqués de l’Europe ; les milliers et les millions qui, à cause de leur race, de leur nationalité ou de leurs croyances, sont devenus la lie de la terre. »

Qui est Arthur Koestler ?
Arthur Koestler est un romancier et journaliste né en 1905 dans une famille juive hongroise. C’est un personnage haut en couleur, avec un goût prononcé pour les femmes, l’aventure et l’alcool. Poussé par la montée d’Hitler, il s’exile en France en 1933. Il part soutenir la cause communiste durant la guerre d’Espagne, où il est emprisonné et condamné à mort par les forces franquistes. Il parvient à rentrer en France grâce à un échange de prisonnier. Il écrit alors “Un testament Espagnol”(1938), portrait à charge contre le communisme, dont il est complètement revenu.

En 1939, Arthur Koestler couvre la drôle de guerre en France. Il est alors arrêté par la police française avec d’autres réfugiés, jetés dans la cave à charbon de la préfecture, puis internés au stade Roland-Garros. Il est ensuite prisonnier au camp du Vernet en tant qu’ « étranger indésirable ».

Dans la lie de la terre, il raconte comment les réfugiés antifascistes et antinazis se retrouvent pris au piège de la France de Vichy. Celle-ci les garde dans les camps en vue de les remettre à la Gestapo. Arthur Koestler parviendra à s’échapper et à gagner Londres, où il publiera “La lie de la Terre” en 1941. Le livre tire son nom des communiqués officiels, qui qualifiaient les étrangers arrêtés préventivement de « véritable lie de la terre ».

Un très beau livre, entre le journal et le récit autobiographique, et qui condense toute l’épaisseur de ces années 1939-1940, ses moments forts comme ses abjections.

RIADH SATTOUF-Les Cahiers d’Esther, Histoire de mes 14 ans

Si vous dites à Mini Demain Je Lis que Esther n’existe pas, elle ne vous croira pas.

Car Esther existe, elle grandit en même temps qu’elle. À chaque nouveau tome, c’est comme si une amie la tenait au courant, année après année, de ses aventures.

Aujourd’hui, Esther a 14 ans. Elle questionne l’avenir de la planète, le destin des poulets, le quotidien des SDF. Elle a pris en maturité. Mais elle dit toujours autant de gros mots, elle danse le floss, et kiffe la chanteuse Angèle.

Mini Demain Je Lis avalé les 52 petites histoires d’Esther d’une traite. Passionantes, me dit-elle.