James JOYCE- POMES PENYeach

Pour mettre un peu de bonne humeur dans ce confinement, j’aimerai partager avec vous ma découverte très amusante de la semaine dernière.

En fouillant dans le rayon poésie de la Librai(une de mes préférées à Paris), j’ai été intriguée par “Pomes Penyeach”, un petit recueil de poèmes de James Joyce, publié aux éditions allia.

Avec cette couverture parcourue de ronds verts, j’avais l’impression d’acheter un recueil de pommes. Impression confirmée par la postface de Bernard Pautra, le traducteur, qui jette un éclairage divertissant sur le choix du titre “Pomes Penyeach”:

En anglais, le mot “poems” ne se distingue pas phonétiquement de “pomes”, qui dans le langage poétique désigne les fruits à pépins. Le second mot, “penyeach”, sonne comme “penny each”, c’est à dire “un penny l’une”.

“Et voici qu’on se retrouve sur un marché dont les pommes sont à l’étal, criées par la marchande, “pommes, un sou l’une !”.

Le recueil compte douze poèmes plus un, le premier qui s’appelle “Tilly”, et qui renvoie aux pratiques des laitières en irlande, à leur geste commercial par lequel elles rajoutaient une certaine quantité de lait au delà de la mesure. Le premier poème est donc une pomme en rabe, en prime.

“Et alors tout s’enchaîne : douze pommes à un penny l’une, cela fait douze pence, douze pence font un shilling, et c’est ce qui est écrit au dos du volume : “price one shilling”. Il nous les fait donc treize à la douzaine.”

À leur parution en 1927 chez Shakespeare & Company, la couverture du recueil était en vert pâle, pour filer la métaphore fruitière.

Les poèmes ont néanmoins une saveur douce amère. Dans ces treize poèmes, on mord dans des chagrins, dans des angoisses. Ils ont une saveur mélancolique, un goût d’exil pour cet irlandais qui a passé la majeure partie de sa vie hors de son pays natal.

George Orwell-1984

TOUTE RESSEMBLANCE AVEC L’ÉPOQUE ACTUELLE EST FORTUITE.

“Vous serez creux. Nous allons vous presser jusqu’à ce que vous soyez vide puis nous vous emplirons de nous-mêmes. Puis nous vous fusillerons”

Bien que “1984”de George Orwell soit un classique, je n’avais jamais cherché jusqu’ici à le lire jusqu’à présent, n’étant pas très fan des dystopies et des romans de science fiction. Pourtant, dès les premières pages, j’ai été immédiatement séduite par ce livre qui s’inspire de l’histoire du XXe siècle, et qui dénonce les dérives du totalitarisme et de la manipulation mentale.

J’ai lu ce roman dans la nouvelle traduction de Josée Kamoun aux éditions Folio. Cette femme a fait un choix fort, celui de traduire le preterit anglais par un présent, afin de rendre plus vivante l’atmosphère de terreur qui règne dans le roman :

“Ca se passe toujours la nuit. Les arrestations ont invariablement lieu la nuit. C’est le réveil en sursaut, les mains rudes qui te secouent par les épaules, les lampes de poche qui t’éblouissent, le cercle de visages durs autour du lit. Dans l’écrasante majorité des cas, il n’y a pas de procès, l’arrestation n’est même pas rendue publique. Les gens disparaissent, toujours, la nuit, et voilà. Ton nom sort des registres, toute trace de ce que tu as fait est effacée, ton existence est niée puis oubliée. Tu es aboli, annihilé – vaporsé, c’est le terme”.

Quelle coïncidence ! Juste après avoir fini cette belle lecture, j’ai eu le plaisir de recevoir l’adaptation en roman graphique de 1984 par Fido Nesti, tout juste paru aux éditions Grasset . Les planches sont rythmées, la palette de couleurs restitue à merveille l’angoisse du personnage. Impossible de ne pas être séduit par cette adaptation belle et intelligente.

Camille Laurens-FILLE

Petit stock de bonheur…

Je reviens d’une marche, et j’ai été frappée de ce Paris entièrement gris, comme si un parasite avait attaqué ses racines, terni les pavés. La ville ne bat plus.

Mais les livres sont encore bien vivants, ce sont des fenêtres ouvertes sur des mondes intacts, que l’on peut parcourir en long et en large sans contaminer personne, et pour lesquels il n’est pas exigé d’attestation dérogatoire.

Comme vous le savez, j’aime beaucoup les livres audio. Avec eux, je mets le moment en pause, et je m’exfiltre hors du monde pour aller ailleurs, n’importe où, là où m’emmène le conteur.

Dernièrement, j’ai écouté le roman “Fille” de Camille Laurens chez Écoutez lire. Ce roman raconte l’histoire de Laurence Barraqué, une jeune fille née dans les années 1960 dans une famille bourgeoise. C’est la deuxième fille de la famille, et elle comprend vite que sa position est inférieure à celle des garçons. Dans ce roman, Camille Laurens restitue avec merveille le destin d’une jeune fille prise dans les mutations de la société française, dans ses non-dits, dans ses mots qui laissent filtrer la violence et les tabous.

“Un soir, des messieurs passent à la maison, ils ont des questions à poser. Ils sont assis à la table de la salle à manger avec papa, l’un d’eux coche un formulaire qu’il a sorti de son cartable. D’après mes calculs, c’est le recensement de 1964, j’ai cinq ans. Timide et curieuse à la fois, cachée derrière le canapé. « Vous avez des enfants ? demande le monsieur.
-Non, dit mon père. J’ai deux filles !”

J’ai trouvé que ce livre était formidable à écouter en audio, d’abord parce qu’il est porté par une lectrice hors pair (Elsa Lepoivre), mais aussi parce qu’il n’est ni trop court, ni trop long (6h). Voilà qui fait bien trois jolies soirées confinées.

Hervé Le Tellier- L’anomalie

PARÉ AU DÉCOLLAGE ! 🚀

Mesdames et messieurs, bouclez vos ceintures pour un roman qui défie toutes les lois de la gravité !

Publié aux éditions Gallimard, “L’anomalie” de Hervé Le Tellier est un roman léger, incroyablement inventif, qui déroute le lecteur autant qu’il l’amuse.

En juin 2021, la vie des passager d’un vol Paris-New York tumultueux bascule dans un scénario improbable. Blake, un tueur à gage, Victor Miesel, un auteur raté, ou encore Slimboy, un chanteur nigerian, vont voir leurs vies changées à jamais, en raison d’un accident de la réalité que personne n’aurait pu prévoir.

Porté par un scénario digne des plus grands films hollywoodien, Le Tellier tisse un très beau roman où se mélange suspens, intelligence artificielle, métaphysique, le tout bien secoué, qui explose joyeusement en pleine face.

Mention spéciale pour la pléaide de personnages lunaires, différents et attachants chacun à leur manière, mon préféré étant bien sur Victor Miesel, un écrivain minable :

“A quarante-trois ans, dont quinze passés dans l’écriture, le petit monde de la littérature lui paraît un train burlesque où des escrocs sans ticket s’installent tapageusement en première avec la complicité de contrôleurs incapables, tandis que restent sur le quai de modestes génies – espèce en voie de disparition à laquelle [il] n’estime pas appartenir.”

Laurent Petitmangin-Ce qu’il faut de nuit

« Ce qu’il faut de nuit » de Laurent Petitmangin est un premier roman qu’on dirait fabriqué dans la texture de l’existence. On en retrouve la beauté simple, la chaleur pure des relations humaines, mais aussi les angles morts de situations qui nous échappent.

Il y a l’histoire, on y entre à vif dans la peau d’un père qui élève seul ses deux fils, Gillou et Fus, à la mort de leur mère. Malgré ce coup du sort, il a réussi à sortir la tête de l’eau, aidé par ses amis, dans ce coin de la Lorraine où ils vivent une existence ordinaire qui ressemble à beaucoup d’autres.

“Août, c’est le meilleur mois dans notre coin. La saison des mirabelles. La lumière vers les cinq heures de l’après-midi est la plus belle qu’on peut voir de toute l’année. Dorée, puissante, sucrée et pourtant pleine de fraîcheur. Déjà pénétrée de l’automne, traversée de zestes de vert et de bleu. Cette lumière, c’est nous. Elle est belle, mais elle ne s’attarde pas, elle annonce déjà la suite.”

L’existence paisible faite de matchs de foot et d’apéros entre collègues bascule lorsque Fus, le fils aîné, commence à traîner avec des fachos. Consternation du père, qui a toujours milité pour le parti socialiste. Hasard fâcheux de l’existence, qui entraine la vie du fils loin du père, direction le drame, la catastrophe, contre laquelle il ne peut rien.

“J’avais finalement compris que la vie de Fus avait basculé sur un rien. Que toutes nos vies, malgré leur incroyable linéarité de façade, n’étaient qu’accidents, hasards, croisements et rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards.”

Cette histoire simple et tragique, en prise directe avec les failles de l’existence, est portée par un style oral tout entier traversé par les émotions, par les lumières d’instants fugace, par la beauté du monde qui nous ordonne de continuer, malgré tout.

Je vous conseille “Ce qu’il faut de nuit”, on assiste à la naissance d’un auteur, d’un souffle qui prend appui sur le caractère brut de la vie pour en faire voir toute l’épaisseur et la poésie

jean-Philippe Toussaint-Les émotions

UN FRISSON NOUVEAU !

J’adore les livres de Jean-Philippe Toussaint, je les ai tous dévorés cette année, compulsivement, obsessionnellement. Pour leurs histoires d’amour terriblement belles. Pour leur style si admirable qu’on dirait que les phrases ont été sculptées ou peintes, plutôt qu’écrites.

Quelle impatience de savoir qu’un nouveau Toussaint arrivait ! Je me suis ruée en librairie pour acheter un exemplaire de “Les émotions”, le deuxième volume d’un cycle romanesque commencé avec “La clef USB”.

Dans ce livre, on retrouve Jean Detrez à la commission européenne de Bruxelles, spécialiste de prospective, cette science qui s’intéresse à l’avenir. Pourtant, l’imprévu gagne son quotidien : il y a le Brexit, l’élection inopinée de Trump, mais aussi la séparation d’avec sa compagne, et cette nuit passée avec une inconnue. Les émotions percent, éclatent, éclairent, à rebours tous les scénarios prévus:

“J’étais troublé, et je me serrais contre elle, je recherchais le réconfort contre son corps, je me blotissais intensément dans ses bras en laissant libre cours à mes émotions. Elle était émue elle aussi, elle releva la tête vers moi et rechercha mes lèvres, et je ne sais pas ce qui se passa alors, tout se poursuivit dans une réalité plus lente et comme ankylosée, j’embrassais Elisabetta et je ressentais une grande confusion mentale, les sentiments de deuil et d’amour mêlés dans mon esprit. J’étais en train d’embrasser Elisabetta, et c’était une sensation tout à fait inconnue qui m’envahissait, comme si c’était la première fois que je l’embrassais, ou comme si j’étais en train d’embrasser pour la première fois une femme inconnue dans une chambre d’hôtel, mais en même temps c’est toute ma vie qui remontait, de très loin, à la surface. C’est le passé que je sentais affleurer dans ce baiser, c’est notre histoire d’amour qui était en train de ressusciter sur nos lèvres.”

Des émotions, il y en a partout dans ce livre, toutes tendues comme des flèches qui à chaque fois touchent. “Vous avez créé un frisson nouveau”, avait dit Victor Hugo à Baudelaire. Cela vaut aussi de Jean-Philippe Toussaint.

laurent Mauvignier- Histoires de la nuit

À COUPER LE SOUFFLE !

“Histoires de la nuit” de laurent Mauvignier est un roman époustouflant ! Sur 600 pages, l’auteur déroule un thriller à la précision incroyable. Dans ce livre, on sent jusqu’au souffle de chaque personnage, on voit chaque pixel du huis clos qui se déroule sous ses yeux.

L’histoire est simple. Dans un petit bourg de province, La Bassée, Patrice prépare l’anniversaire de sa femme, Marion. Il est aidé de Christine, sa voisine peintre, qui habite la maison d’à côté, et chez qui traîne tout le temps leur fille Ida. Une petite fête se prépare, tout ce qu’il y a de plus banal. Mais l’histoire vire au drame lorsque trois inconnus font irruption dans le hameau, et prennent tout le monde en otage.

Tout serait si banal, s’il n’y avait l’écriture de Laurent Mauvignier qui se déploie, tentaculaire et magistrale. Elle entre dans la conscience de tous les personnages, et révèle par vagues successives leurs fêlures intimes, leurs béances, leur beauté aussi.

“Elle sait depuis toujours comment on fait pour oublier ces choses-là, comment on les enterre en soi pour ne pas les subir, comment on se claque-mure de l’intérieur et comment l’enfance invente des cachettes mieux verrouillées que les placards, et maintenant, ici, une vie d’adulte plus tard, alors que tout a changé et qu’elle même ne se souvient plus très bien de cette enfance qu’elle a reniée, comme on renie un parent honteux, elle choisit ce mutisme entêté qui l’a bâillonne autant qu’il la protège”

Au fur et à mesure que l’on avance dans le livre, l’écriture envahit les bourreaux, pulvérise la facade d’un monde manichéen dans lequel ils auraient pu rester figés. Il n’y a plus ni bons ni méchants, il n’y a plus qu’un abîme et des personnages qui sont à la dérive, qui se noient dans des strates de réalité dont ils sont prisonniers.

“Histoires de la nuit” est un roman construit comme une fresque immense et tragique, un radeau de la méduse dont on n’a plus du tout envie de sortir!

DANIEL MENDELSOHN- TRois anneaux

ARRÊTEZ TOUT ! JE L’AI !

Mais quoi ? Le livre le plus fou de la rentrée littéraire !

Publié aux éditions Flammarion « Trois anneaux » de Daniel Mendelsohn est une odyssée incroyable dans la bibliothèque mondiale, avec lui on embarque au coeur de la littérature !

Trois Anneaux commence sur un désespoir. Daniel Mendelsohn essaye d’écrire un livre, mais il n’y arrive pas. “Je souffrais de ce que les grecs appellent aporia : un état de désarroi désespéré, figé, le manque de ressources pour trouver l’issue d’un problème. […] J’étais, dans la manière de penser des Grecs, sans chemin – un terme qui, dans l’Odyssée, désigne précisément la mer, ce terrifiant néant uniforme et vide dont Ulysse doit s’extirper, littéralement et métaphoriquement, pour trouver son chemin”.

S’inspirant de l’Odyssée, l’auteur construit une véritable poétique de la narration classique, narration circulaire, qui semble se perdre dans une digression, mais qui progresse en réalité en arc de cercle. Ulysse devient l’archétype de l’auteur, qui dans son inquiétude, commence un nouveau livre.

Au travers l’histoire de trois écrivains, Erich Auerbach, Fénelon, et W.G. Sebald, Daniel Mendelsohn raconte comment l’exil et l’errance leur a permis paradoxalement de trouver leur chemin au coeur même de la littérature, comment le détour vers les classiques du passé leur ont permis de créer leurs propres chefs-d’oeuvres.

J’ai dévoré ce livre, j’y ai appris mille choses sur la narration “aux mille détours”, j’ai découvert des auteurs que je ne connaissais pas comme W.G Sebald, et j’ai ouvert les yeux sur certains livres que je pensais connaître, comme ceux de Proust.

Pour moi, un bon livre, c’est un livre qui vous pousse plus avant dans la littérature, qui vous donne envie d’en découvrir d’autres. C’est l’effet dingue que m’a fait les “Trois anneaux, qui a augmenté drastiquement le nombre de mes livres à lire.

giuseppe tomasi di lampedusa – le Guépard

J’adore les livres audio. Ils ne remplacent pas la lecture, mais me permettent de continuer à lire toutes les fois où je m’ennuie, où j’ai les mains prises.

Après avoir écouté toute la trilogie Pierre Lemaître lue par l’auteur, je cherchais depuis longtemps un nouveau livre audio. Mais pas n’importe lequel ! Il faut qu’il y ait un savant mélange, un texte de premier choix et un cool comédien.

Et bim ! J’ai découvert que Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie Française, avait enregistré le Guépard en audiolib. J’avais vu le film de Visconti, sa mythique scène de bal, mais jamais je n’avais eu l’occasion de lire le célèbre et unique livre de Giuseppe Tomasi (1896-1957), prince de Lampedusa, duc de Palma, baron de Montechiaro et de la Torretta, grand d’Espagne de première classe.

L’histoire du Guépardse passe en Sicile, en 1860. Garibaldi arrive à Marsala, et la bourgeoisie en profite pour évincer l’aristocratie, fidèle aux bourbons. Le prince Salina sent qu’il ne peut pas lutter contre le vent de l’histoire, incarné par Tancrède, son neveu flamboyant dont les noces avec la fille d’un parvenu sanctionnent l’avènement des temps nouveaux. Il se réfugie alors dans la nostalgie, et s’abîme dans la contemplations des étoiles, dans une atmosphère de décadence exquise.

Quel plaisir d’écouter Denis Podalydès plonger dans l’atmosphère capiteuse de ce roman. Avec lui, j’ai senti dès les premières minutes les odeurs piquantes des fleurs coupées, j’ai entendu le lourd froufrou des robes, et j’ai été écrasée par la chaleur étouffante de la Sicile. Quel bonheur de vivre cette atmosphère aristocratique sur le déclin !

Bref, cette écoute a provoqué chez moi des heures heureuses.

emmanuel CArrère-YOGA

T’AS PAS LU YOGA ?

En cette rentrée littéraire, j’ai fait comme 200 000 personnes en France, j’ai acheté Yoga d’Emmanuel Carrère !

J’avais adoré “L’adversaire”, mais ce nouveau livre me laissait un poil dubitative. C’était le titre. Allais-je aimer un livre sur le Yoga, une pratique à des milliards d’années lumière de mes centres d’intérêt ?

Dans la première partie du livre, le récit de la retraite de Yoga d’Emmanuel Carrère, l’exposé des différentes techniques de méditation, de respiration, “Vipassana”, “Vritti” et tutti quanti me laissèrent de marbre. Je m’ennuyais ferme. J’étais à deux doigts de tout lâcher, quand le livre se retourna soudain :

“Ma vie que je croyais si harmonieuse, si bien fortifiée, si propice à l’écriture d’un essai souriant et subtil sur le yoga, courait en réalité au désastre, et ce désastre n’est pas venu de circonstances extérieures, cancer, tsunami, ou frères Kouachi qui sans crier gare donnent un coup de pied dans la porte et abattent tout le monde à la kalachnikov. Non, il est venu de moi. Il est venu de cette puissante tendance à l’autodestruction dont présomptueusement je me croyais guéri et qui s’est déchaînée comme jamais et qui m’a pour toujours chassé de mon enclos”.

Et là, tout à coup, j’ai bouclé ma ceinture. Enfin, des montagnes russes émotionnelles ! Emmanuel Carrère raconte la dépression qui l’a mené directement à Saint-Anne, enchâssant les récits tragiques comme autant de métaphores de sa descente aux enfers. J’ai hurlé d’effroi au récit d’un garçon emmuré vivant suite à une d’anesthésie ratée. J’ai senti mon coeur se briser à la lecture d’une lettre d’un enfant de huit ans, pris dans les purges de 1936 en Union Sovétique, qui écrit à sa grand-mère ces mots d’une violence inouïe : “je continue à ne pas mourir”.

Quand j’ai refermé Yoga, j’étais si violemment secouée que j’ai pardonné à Emmanuel Carrère de m’avoir fait passer par deux phases de lecture aussi discordantes. Je me suis mise à aimer dans ce livre jusqu’à cette cassure étrange de la narration, comme si elle était victime d’une crise bipolaire.