Claude simon-Oeuvres

Canular littéraire !

Avez-vous déjà lu un roman de Claude Simon, prix Nobel de littérature en 1985 ?

En 2017, deux amoureux de la littérature se sont amusés à envoyer les cinquante premières pages de son roman “Le Palace” publié en 1962 pour voir si les comités de lecture accepteraient aujourd’hui le manuscrit. Quelques semaines plus tard, ils ont reçu de nombreuses lettres de refus.

«Les phrases sont sans fin. Elles font perdre totalement le fil au lecteur. Le récit ne permet pas l’élaboration d’une véritable intrigue avec des personnages bien dessinés », lisait-on dans l’un de ces courriers.

Ce n’est pas la première tentative du genre. En 2016, le quotidien Belge Le Soir a envoyé des manuscrits de Huysmans et de Michel Houellebecq à des éditeurs, qui les avaient recalés. En 2005, “Les Chants de Maldoror” de Lautréamont avaient également été refusés.

Vous étiez au courant de ces canulars ? Moi non, je suis tombée dessus par hasard en faisant des recherches sur Internet, et ils m’ont bien fait rire.

Jean-Philippe Toussaint-La disparition du paysage

Avis aux inventeurs…

Au prix de six euros et quatre-vingt cents, ce texte achevé d’imprimer le 2 novembre 2020 à Lonrai (61250) compte quarante-sept pages et dix-sept paragraphes. En soupesant ce livre, je crois pouvoir dire sans me tromper qu’il est de deux cents grammes, un poids équivalent à celui d’une belle tablette de chocolat.

Impossible à calculer : mon ravissement à sa lecture. Quand inventera-t-on une jauge spéciale, un appareil mesurant avec exactitude la portion de bonheur contenue dans les livres de Jean-Philippe Toussaint ?

Leïla Slimani -Le parfum des fleurs la nuit

Ma nuit au musée…

J’aurais pu vous dire que “Les parfums des fleurs la nuit” est le livre le plus intime de Leïla Slimani, et peut-être le plus inspirant. Cette nuit dans un musée de Venise est un prétexte, un joli prétexte vraiment, pour convoquer les images de sa vie et dessiner dans la pénombre ses réflexions sur la création.

Au lieu d’essayer de vous convaincre, je préfère vous dire de lâcher tout, votre téléphone, la main de votre mec, votre dimanche en famille et de foncer en librairie pour acheter ce livre, battant comme une porte sur l’atelier de Leïla Slimani.

Gaëlle Josse-Ce matin-là

J’ai découvert Gaëlle Josse avec “la femme à contre-jour”, un incroyable portrait de la photographe américaine Vivian Mayer. L’histoire de cette artiste inconnue de son vivant m’avait procuré une telle joie que son nouveau roman a dépassé au feu rouge tous les autres livres pour se retrouver en première position de ma pile.

Publié aux éditions Noir sur Blanc “Ce matin-là” raconte l’histoire de Clara, une jeune femme qui mène une belle vie en apparence, avec le bon job, le cool appart, et un amoureux. Mais son existence va s’écrouler du jour au lendemain sur un événement minuscule qui fait basculer sa vie dans le néant : le burn out.

“Elle parle du temps impossible à dilater, à suspendre, l’aiguille de la montre qui court trop vite, en retard, en retard, comme le lapin d’Alice, et les tâches, les rendez-vous qui s’accumulent, les contrôles qui se multiplient. Elle parle du mépris envers les clients qu’il faut pressurer et elle dit qu’elle ne peut plus. Elle raconte les week-ends englués dans l’insomnie et le trop de sommeil, les dimanches soir qui commencent de plus en plus tôt, au réveil parfois. Elle parle des kilos perdus et de l’impossibilité de se nourrir. Cette impression qu’elle a de rejouer la même scène, d’un médecin à l’autre, et elle se demande si ça va être comme ça, sa vie, raconter son histoire, et la raconter encore pour qu’on soit bien sûr qu’elle va mal. »

Gaëlle Josse décrit avec justesse le burn out, ce mal du siècle, en étant au plus près des sentiments, du vouloir qui ne marche plus, et des souvenirs qui remontent :

“Elle voudrait lui dire son envie de retrouver le sens des rivières, dans une longue et lente traversée du monde, de se glisser dans le courant, cette sensation d’aller dans le mouvement, vers le fleuve, vers la mer , là où tout commence, où tout finit.”

J’ai trouvé l’histoire moins trépidante que celle de Vivian Mayer, mais Gaëlle Josse m’a encore une fois touchée par son style, par sa délicatesse.

Jean-Baptiste Andrea -Des diables et des saints

Un conte cruel et poétique !

En lisant le roman de Jean-Baptiste Andrea, j’ai retrouvé le goût des histoires qui me touchaient tant étant jeune, celles des enfances brisées, des destinées d’orphelins. Nous sommes à la fin des années 60, Joseph est un adolescent musicien qui habite avec ses parents dans une banlieue aisée. Du jour au lendemain, ses parents et sa sœur meurent dans un accident d’avion, et il se retrouve à l’orphelinat Les Confins. Un orphelinat comme dans les contes anciens, avec un abbé sadique à sa tête, un surveillant dénommé Grenouille, et une bande d’enfants cabossés au milieu :

“Parmi les méthodes pédagogiques déployées pour notre édification, l’une des plus utilisées était connue, parmi les anciens des Confins, sous le nom de “cape de pisse”. J’assistai à ma première deux jours après mon arrivée, assis près de la fenêtre tandis que sœur Hélène infligeait Pythagore à un auditoire différent. Souzix passa dans la cour, suivi de Grenouille. Le gamin était nu, enveloppé dans une cape d’urine. Il marchait, les lèvres bleues, super-héros en berne. Il faisait froid de bon matin, à mille mètres d’altitude. Il tournerait longtemps, Satan déconfit, jusqu’à ce que la cape sèche. Il apprendrait une bonne leçon et s’il recommençait, c’était vraiment qu’il le cherchait. Là, il faudrait sévir. ”

Ce qui m’a bluffé, c’est que je n’ai pas eu l’impression de lire mais plutôt de regarder un film. Un film façon Jean-Pierre Jeunet, avec des images qui ont du style. Un film qui vous transporte dans un univers poétique et qui vous ensorcèle jusqu’à la fin.

Mathieu Lindon-Hervelino

Le rire d’Hervé Guibert !

Peut-on ressusciter Hervé Guibert 30 ans après sa mort? Dans “Hervelino” publié aux éditions P.O.L , Mathieu Lindon raconte les deux années passées en sa compagnie à la Villa Médicis à Rome. Ce qu’on y découvre, ce n’est pas le destin tragique d’un écrivain foudroyé par le sida, mais son rire. Un rire qui résonne tout au long des pages avec une telle force qu’on jurerait qu’Hervé Guibert se trouve dans la chambre à côté :

“Il y a aussi ce jour d’août où l’appareil avec lequel Hervé écoutait de la musique était tombé en panne. Il l’avait acheté à Rome, la garantie était encore valable et il avait réussi à découvrir où l’apporter pour qu’on le répare. Mais c’était plus loin qu’on avait calculé, on s’était trompé de chemin et surtout d’heure car on marchait en pleine chaleur sous un soleil de plomb. […] C’était un Philips […] mais la marque devait avoir mauvaise réputation à l’époque, ou Hervé feignait de le croire, et il me flanqua le fou rire qui le gagna aussi en sous-entendant qu’il avait voulu faire des économies mal placées et imaginant que nous étions les héros d’une publicité, deux crétins égarés dans Rome sous quarante degrés à l’ombre qui n’existait pas, ou plutôt d’une contre-publicité de la concurrence qui nous aurait filmés dans notre errance avec ce slogan atterré en voix off, comme un destin : “Ils ont acheté un Philips !””

On suit Mathieu Lindon, ses pérégrinations dans les rues de Rome et à travers les couloirs de la Villa Médicis, flanqués d’Hervé Guibert, touchés par son rire parfois violent, toujours gai, qu’il dresse comme un rempart face à la maladie.

“On déjeune à Paris tous les quatre, Hervé, Xavier, elle et moi, et Hervé voit qu’elle ne sait pas se conduire vis-à-vis de son sida, qu’elle est apeurée. Alors il dit “Mmm, ça a l’air bon” en regardant la salade qu’elle a devant elle et plante sa fourchette dans la fraise décorative au sommet de son assiette pour la terroriser pour de bon.”.

J’ai adoré ce récit, j’y ai découvert un autre Hervé Guibert, au-delà de sa gueule d’ange de papier glacé immortalisée dans les photographies.

louis daboussy-Tue l’amour

Je vous présente jojo !

Les personnages de roman sont des gens comme vous et moi. Certains inspirent une sympathie extrême, d’autres sont si mal intentionnés qu’on n’hésiterait pas à les bloquer sur Instagram s’ils existaient vraiment. Parfois encore le hasard met sur notre route des personnages très attachants, des personnages comme Jojo, le héros du roman “Tue l’amour” de Louis Daboussy qui vient de paraître aux éditions Léo Scheer.

Jojo a 36 ans, c’est un parisien bobo, féministe, bien sous tous rapports, avec des bouclettes qui lui donnent un air vaguement romantique. Après avoir vécu une grande histoire d’amour, il recherche la nouvelle femme avec laquelle refaire sa vie :

“Ce qui m’obsède, c’est de fonder une vieille famille avec déjeuner du dimanche, enfants qui gambadent autour de la table et chouette clébard. Ça, et puis aussi le vrai amour, celui qui illumine tout, l’entente parfaite, l’évidence, la symbiose qui fait qu’on se comprend avant même d’avoir pensé à s’exprimer, l’envie inoxydable de surprendre, de combler, et de veiller sur l’autre. Ce sentiment, je le connais pour l’avoir vécu, au moins une fois pour ce qui concerne l’ensemble de la palette, de l’explosion des débuts à la plénitude sereine, et j’espère toujours le voir resurgir au détour d’un alignement favorable”.

Mais voilà, le problème de Jojo, c’est qu’il n’arrive pas à trouver la bonne. Il nous raconte sur un ton drôle et caustique l’étendue de ses déboires amoureux. Ce n’est pas qu’il manque de prétendantes, il en trouve plein des Chrystelles, des Chloés, des Maëlys, dans la vraie vie ou sur Tinder. Mais il y a toujours un truc qui cloche d’un côté ou de l’autre. Un tue l’amour, qui l’empêche de continuer plus avant.

Je vous conseille cet excellent roman, agréable comme un dîner d’avant 2020 où l’on se retrouve en face d’une personne qui vous raconte par le menu ses mésaventures avec les filles, avec plein de détails incongrus et un sens inné du comique !

Agathe Saint-Maur – De sel et de fumée

La seconde où tout bascule !

Une seconde. C’est le temps qu’il faut pour être pris par ce livre. Agathe Saint-Maur, primo-romancière, va vite. Dès le premier paragraphe elle annonce ce qui fait sa différence : le style.

“Je connais par coeur le poids de ses hanches, l’alternance des sons aigus et rauques de son rire d’enfant fumeur, le chemin emprunté par la sueur qui part de son front jusqu’aux ailes de son nez quand la chaleur l’accable, la note un peu plus sévère de sa voix quand il parle politique, l’expiration continue de son plexus quand un opposant l’agace, la rougeur de ses joues après l’amour.”

“De sel et de fumée” raconte l’histoire d’amour entre Lucas et Samuel. Les deux jeunes hommes se rencontrent à Sciences-Po, Samuel est parisien, bourgeois, ouvertement bisexuel. Lucas vient d’un milieu modeste, il est hétérosexuel. Ils tombent amoureux, se séparent, se déchirent. Puis Lucas meurt, blessé dans une bagarre . Et Samuel se souvient.

Agathe Saint-Maur mène une expédition éclair dans les zones interstitielles de l’amour, de la passion à la haine, du désir à la mort. Il y a de l’aventure dans son style, elle explore les mots, ses images ont la beauté d’une flore venue d’ailleurs :

“Finalement, Lucas prend une longue inspiration et disparaît sous l’eau. Je peux voir, à travers les strates liquides, les mèches de ses cheveux former une corolle tout autour de sa tête, lichen têtu, sous-bois humide de montagne, champignons, branchages, nature née et nature morte, puis disparaît sous la mousse. Eclipse solaire. Pour un instant, l’étoile a pris l’eau. Il fait des bulles, et je ris sans raison”.

Surtout ne manquez pas ce merveilleux livre, déjà loué dans les belles chroniques.

Yasmina Reza -Serge

Délicieusement drôle !

En lisant “Serge” de Yasmina Reza publié chez Flammarion, j’ai eu l’impression délicieuse d’avoir inhalé du gaz hilarant, impression qui m’a poursuivie d’un bout à l’autre de cette comédie féroce et terriblement drôle.

“Serge” raconte l’histoire les dissensions d’une famille d’origine juive hongroise, composée de Serge, Jean, et Anne Poppers. Dans cette fratrie, tous sont bancals à leur manière. Quand ils décident de se rendre en virée familiale à Auschwitz avec leurs enfants, l’hommage tourne à zizanie. Chez les Poppers, on s’aime autant qu’on se hait.

Dans ce roman, Yasmina Reza est si virtuose qu’elle arrive à nous faire rire jusqu’à Auschwitz, où l’horreur cohabite avec des fous rires, et les ombres terrifiantes du passé avec le marketing de la shoah.

J’ai par exemple énormément ris à la description de M. Cerezo, un professeur tyrannisant sa classe sur ce haut lieu de mémoire :
“A l’entrée d’Auschwitz alors que les élèves se tenaient devant le frontispice, il s’est positionné à côté du guide pour fixer les visages et s’assurer que chacun avait bien l’air horrifié. Il ponctuait aussi chacune des informations données par le guide d’un sombre hochement. Lorsqu’un élève avait le malheur de s’adresser à l’un de ses camarades autrement que par un murmure navré ou tout simplement détendre les traits de son visage, M. Cerezo surgissait. […] Mme Hainaut, elle-même terrorisée, circulait telle une ombre le long des batiments. Le deuxième jour de ce régime alors qu’il se trouvait en haut des marches d’un crématoire et après avoir écouté tête baissé l’exposé du guide, M.Cerezo a précisé d’une voix caverneuse : “Ils étaient battus avec des nerfs de boeuf.” À ces simples mots qui s’ajoutaient à tant d’autres prononcés de façon aussi lugubre et déclamatoire, Mme Hainaut a soudain éclaté de rire. Un rire qu’elle a tenté aussitôt d’étouffer avec son écharpe et de transformer en toux, mais plus elle essayait de le camoufler plus elle pouffait, si bien que devant l’escalier du crématoire tout le monde s’est mis à rire.”

Guy Boley-Funambule Majuscule

Merveille de la rentrée d’hiver !

“Funambule Majuscule” de Guy Boley aux éditions Grasset .

Cette petite merveille sera en librairie dans une semaine : la lettre de Guy Boley à Pierre Michon, suivie de la réponse de ce dernier.

Saviez-vous que Guy Boley, auteur de “Quand Dieu boxait en amateur” et de “Fils du feu” a eu une première vie de funambule ? Dans cette lettre hommage à Pierre Michon, il raconte son histoire, son expérience du cable, ce fil tendu entre ciel et terre :

“En chutant de trente ou de quarante mètres, ce n’est pas la mâchoire, le nez, le foie ou la pommette qu’on se brise, mais tout le bordel humain. Et l’âme qui va avec. On boxe avec soi-même, sur un cable, avec ses peurs, et ses vertiges. On n’a pas le droit de perdre, ni de mettre un genou à terre, mais surtout, injustice suprême : nul arbitre ne nous départagera. On est seul face à la mort, comme tout un chacun, d’ailleurs. Sans doute un peu plus haut.
Mais tout cela est vain, puisque je n’ai jamais marché sur un fil pour mourir. Je l’ai fait pour vivre, et vivre intensément.”

Cette lettre est un autoportrait de l’auteur, mais plus encore un art poétique. Selon Guy Boley, cette expérience du vertige, c’est ce qui le lie à Pierre Michon. L’écrivain lui aussi est un funambule, qui travaille sans filet face au vide :

“Tandis que toi, Pierre Michon, quoi que tu puisses désormais en dire ou en penser, tu as osé ta vie pour quelques lignes, tu es allé au-delà de toi-même, au-delà de tes limites, sans filet, dans autre protection que celle de la foi que tu plaçais en tes mots et en ton écriture. C’est […] pour cela aussi que tu es cassé de partout, surtout de l’intérieur. Mais c’est pour cela enfin que tu parviens à nous subjuguer: au fond de tes gouffres, tu as trouvé des trampolines et du es remonté à la surface, pour nous, tant bien que mal, certes, mais avec des images lumineuses, d’une beauté forcément terrifiante”.

Voici 60 pages de POÉSIE PURE ! À mon sens, parmi les plus belles de cette rentrée d’hiver.