STEFAN ZWEIG À PARIS

J’ai trouvé une très belle anecdote sur Paris dans “Le Monde d’Hier” de Zweig, livre que j’ai chroniqué cette semaine.

En lisant cet extrait, j’ai eu l’impression de saisir ce qu’était la ville à l’orée du 20e siècle, et elle m’a paru plus vivante si j’avais consulté des photographies d’époque à la chaîne.

Je vous laisse juger par vous-même :

“A l’époque où je fis sa connaissance, la ville ne s’était pas encore complètement unifiée comme elle l’est aujourd’hui grâce au métro et à l’automobile; c’était encore de majestueux omnibus tirés par de lourds chevaux fumants qui dominaient la circulation. Il est vrai qu’on ne pouvait guère découvrir Paris plus commodément que du haut de “l’impériale”, le premier étage de ces larges carrosses, ou des fiacres découverts, qui n’allaient pas non plus à une allure trop fébrile. Mais à l’époque, le trajet Montmartre à Montparnasse représentait malgré tout un petit voyage, et vu la frugalité des petits bourgeois parisiens, je jugeais tout à fait digne de foi la légende voulant qu’il existât encore des Parisiens de la rive droite qui n’étaient jamais allés sur la rive gauche, des enfants qui jouaient uniquement au jardin du Luxembourg et qui n’avaient jamais vu le jardin des Tuileries ou le parc Monceau. Le vrai bourgeois ou le vrai concierge restait volontier “chez soi”, dans son quartier; il s’aménageait son petit Paris à l’intérieur du grand Paris et c’est pourquoi chacun de ces arrondissements avait encore son caractère nettement distinct et même provincial.”

UN ZOLA BIEN TOQUÉ !

Saviez-vous que Zola était bardé de tics ?

Il était obsédé par les chiffres : Il comptait sans cesse dans la rue les becs de gaz et additionnait compulsivement les numéros de porte et de fiacre. Longtemps, les multiples de trois lui parurent favorables. Puis ce furent les sept. La nuit, il lui arrivait de rouvrir les yeux sept fois de suite pour se prouver qu’il n’allait pas mourir.

RENCONTRE EN LIBRAIRIE

Voici une histoire que m’a raconté l’auteur de “Un certain M. Piekielny”: François-Henri Désérable.

“L’anecdote que je voudrais raconter, à l’heure où les librairies sont fermées, c’est celle justement d’une rencontre en librairie.
C’était à Rostov-sur-le-Don, en Russie, le 16 avril 2019 : la veille au soir, Notre-Dame était en feu. J’arrive dans la librairie où je dois rencontrer mes lecteurs russes, la libraire m’accueille en me serrant dans ses bras, comme si j’avais perdu ma mère, et de fait c’est bien une mère qu’ont perdue les Français, ou plutôt une arrière-arrière-arrière grand-mère, qui depuis neuf siècles vaille que vaille veille sur eux.
La rencontre commence. Au premier rang, une petite dame. Elle a quatre-vingts ans, peut-être un peu plus. Elle est née ici, à Rostov, elle mourra ici ; elle a toujours rêvé d’aller à Paris, elle n’y est jamais allée, et maintenant c’est trop tard, elle n’ira plus. Elle est venue avec une photo de Notre-Dame, qu’elle tient sur ses genoux pendant une heure, sous mes yeux. À côté d’elle sa petite-fille, étudiante en Lettres, s’est maquillée les joues du drapeau de la France.
Fin de la rencontre. Vient le temps des dédicaces. La petite dame n’a pas de livre. Elle voulait en acheter un, mais finalement non, elle s’est ravisée, elle a préféré garder son argent, une poignée de roubles qu’elle me glisse dans la main en murmurant quelque chose en russe. Je me tourne vers mon interprète : « Elle dit que c’est pour la flèche de Notre-Dame. Pour Paris. Pour la France. » Je me lève et la prends dans mes bras, sa petite-fille nous prend dans les siens ; sur ses joues les larmes coulent en bleu, en blanc et en rouge. Je demande son nom à la petite dame. Elle dit : peu importe, je ne suis qu’une anonyme parmi d’autres. Elle ajoute : je peux vous demander quelque chose ? Dans dix ou vingt ans, quand vous passerez sur l’Île de la Cité, à Paris, promettez-moi de vous souvenir qu’à Rostov-sur-le-Don, en Russie, vivait une vieille grand-mère qui contribua, modestement, à rebâtir Notre-Dame.
Et on voudrait nous faire croire que les librairies sont des commerces non essentiels ? “

Victor Hugo, au nom du peuple

« PARFOIS, INSURRECTION, C’EST RÉSURRECTION »

Ce soir, je partage avec vous une petite histoire qui m’a frappé dans le documentaire “Victor Hugo, au nom du peuple” qui retrace sur Arte la genèse du roman “Les Misérables”:

Victor Hugo met 17 ans à écrire ce roman de 1500 pages. Il veut en faire un livre accessible à tous, dans l’espoir que le peuple s’en saisisse pour lutter contre l’injustice. Il finit son chef d’oeuvre, par une matinée de 1861 :

“Ce matin 30 juin 1861, à huit heures et demie, avec un beau soleil dans mes fenêtres, j’ai fini Les Misérables”, écrit Hugo. Dans une lettre à son fils il ajoute : “Maintenant, je peux mourir”.

Pour donner au roman toute l’ampleur qu’il mérite, Victor Hugo refuse de faire lire son manuscrit d’avance, et exige avant l’impression une somme considérable. Il signe un énorme contrat avec Albert Lacroix, un jeune éditeur belge, d’un montant équivalent au salaire annuel de 120 fonctionnaires français à l’époque, ce qui équivaut aujourd’hui à plusieurs millions de dollars. C’est sans précédent dans l’histoire de la littérature. Hugo a signé ce que certains appelleront “le contrat du siècle”.

Et, fait incroyable, le livre émeut dès l’imprimerie. Les ouvriers typographes pleurent en le lisant.

Dès le 30 mars 1862 le livre sort en même temps dans le monde entier, à Bruxelles, à New York, à Paris, à Rio de Janeiro. Le succès de vente est immédiat, c’est le succès le plus éclatant du siècle.

Pour en savoir plus sur la genèse et la réception de ce roman, je vous conseille le très beau documentaire diffusé ce soir sur Arte.

LA FOLIE DE NERVAL

L’auteur des “Filles du feu”, en proie à de violentes crises de folie, est resté célèbre pour quelques anecdotes :

Gérard de Nerval fut ainsi aperçu au Palais-Royal promenant un homard au bout d’un ruban bleu. Quand on s’étonna de cet animal en laisse, Nerval répondit “En quoi un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J’ai le goût des homards, qui sont tranquille, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas…” (Merci Victor Pouchet pour cette réponse que je trouve magnifique et que je ne connaissais pas)

Pensionnaire de la maison de santé du docteur Esprit Blanche, à Passy, il confia à Maxime du Camp venu le voir “C’est aimable à vous de venir ; ce pauvre Blanche est fou, il croit qu’il est à la tête d’une maison de santé et nous faisons semblant d’être des aliénés pour lui être agréable; vous allez me remplacer, parce qu’il faut que j’aille à Chantilly demain pour épouser Mme de Feuchères”.

Peu de temps après, le 26 janvier 1855, Gérard de Nerval fut retrouvé mort rue de la Vieille Lanterne, pendu à un réverbère, son gibus sur la tête.

Le Portrait de Dorian Gray

“Le Portrait de Dorian Gray”, ca vous parle ?

Comme vous le savez, j’ai été commissionnée par Arte pour créer les teaser Instagram de leurs documentaires littéraires. Celui qui sera diffusé ce soir à 22:30 retrace l’histoire du roman sulfureux d’Oscar Wilde, l’occasion pour moi de me replonger dans ce livre qui n’était plus qu’un souvenir de lycée.

Ce que j’ai appris en regardant ce documentaire, c’est que “Le portrait de Dorian Gray” a été utilisé comme preuve à charge contre Oscar Wilde, dans l’action en justice qui l’a opposé au père de son amant Alfred Douglas pour diffamation, ce dernier l’ayant traité de “somdomite” (sic).

Durant ce procès très médiatisé, les avocats de la partie adverse ont lu des passages du “Portrait de Dorian Gray”, pour démontrer que le héros avait des tendances homosexuelles, passibles de la peine de prison à cette époque-là.

Loin de se défendre correctement, Oscar Wilde a joué de son sens de la répartie pour faire rire le public, et transformer la salle d’audience en théâtre. Quand on lui demanda s’il n’avait jamais embrassé le domestique d’Alfred Douglas, Oscar Wilde répondit « Oh non, jamais, jamais ! C’était un garçon singulièrement quelconque, malheureusement très laid, je l’ai plaint pour cela. »

Préférant briller plutôt que mettre en œuvre une stratégie de défense efficace, Oscar Wilde fut condamné pour en 1895 pour “grave immoralité” à une peine maximale de deux ans de travaux forcés. Il fut ruiné et mourut seul en France où il s’était exilé.

Si vous voulez en savoir plus sur l’histoire de cette œuvre, ne manquez pas le documentaire qui sera diffusé sur la chaîne ce soir à 22:30.

Pornotropic – Marguerite Duras et l’illusion coloniale

DURAS, VOUS AVEZ DIT MARGUERITE DURAS ?

La semaine dernière, j’ai eu la chance d’être contactée par Arte pour faire la story teaser d’un documentaire sur Marguerite Duras, publiée aujourd’hui sur leur insta.

“Marguerite Duras, ai-je répondu ? Mais c’est pour moi !”. J’ai toujours eu une affection particulière pour cet auteur, je garde en tête des passages mémorables de “l’Amant”, et j’ai lu la plupart de ses livres, de “Moderato Cantabile” à “Lol V. Stein”.

Mais j’avais fait l’impasse sur “Un barrage contre le pacifique”, ce roman subversif paru en 1950, où elle raconte sa jeunesse en Indochine, dans la concession incultivable de sa mère qui a précipité sa famille dans la ruine. Le livre est une critique acerbe de l’illusion coloniale, à l’heure où la majorité des français sont encore convaincus du bien-fondé de l’entreprise coloniale. Ce livre fit scandale à l’époque, et le Goncourt pour lequel elle était en lice lui passa sous le nez.

J’ai découvert tout cela dans le très beau documentaire que lui consacre arte, intitulé “Pornotropic – Marguerite Duras et l’illusion coloniale”, à voir sur leur site.

PAS DE POT, COCTEAU !

Connaissez-vous l’histoire catastrophique de la pièce Orphée de Jean Cocteau?

Cette pièce de théâtre fut écrite fin 1925 par un Cocteau inconsolable de la mort de Radiguet. Elle fut jouée jusqu’au mexique où, un soir, un tremblement de terre interrompit la scène des bacchantes attaquant la maison d’Orphée. Le séisme fit s’effondrer le théâtre. La salle reconstruite, Orphée fut interrompue une nouvelle fois : l’acteur qui jouait le poète descendu aux enfers venait de mourir en coulisses.

Terrible n’est-ce pas ?

MAIS QUI VEUT LA PEAU DE VICTOR HUGO ?

Le poète Barbey D’Aurevilly, auteur fameux des “Diaboliques” (1874), était l’ennemi juré de Victor Hugo. A la sortie des “Contemplations” en 1856, il se hâta de prononcer la mort du poète :

“Il faut se hâter de parler des contemplations, car c’est un de ces livres qui doivent descendre vite dans l’oubli des hommes. Il va s’y enfoncer sous le poids de ses douze mille vers […] C’est là, en effet, un livre accablant pour la mémoire de M. Victor Hugo, et c’est à dessein que nous écrivons “la mémoire”. A dater des “Contemplations”, M. Hugo n’existe plus. On doit en parler comme d’un mort”.

Quand Victor Hugo proclama “Barbey d’Aurevilly, gigantesque imbécile”, ce prétendit que c’était le plus beau vers de Hugo (qui en fit d’autre, par exemple : “Barbey d’Aurevilly, cuistre impur, fat, vieilli / Est beaucoup plus barbet qu’il n’est d’Aurevilly”).

ALLO, DAVID LE BAILLY ?

UNE FEMME DE CHAMBRE, VOUS DITES ? C’est une femme de chambre qui a hérité des droits d’auteur d’Arthur Rimbaud ?”

Le jour où David Le Bailly est entré dans la première sélection du Renaudot avec son livre “L’autre Rimbaud” , je l’ai appelé au téléphone pour qu’il me raconte une anecdote.

Il m’a raconté quelque chose qui m’a littéralement soufflé. Frédéric Rimbaud, le frère d’Arthur, ayant été exclu de l’héritage, c’est une femme de chambre qui a hérité des droits d’auteur d’un des poètes les plus traduits au monde. Mais comment est-ce que cela est arrivé ?

Isabelle Rimbaud, la soeur cadette d’Arthur, avait originellement hérité des droits d’auteur, et quand elle meurt sans descendance en 1917, elle les lègue à son mari, Paterne Berrichon. Ce dernier épouse entre-temps la femme de chambre d’Isabelle, Marie Saulnier, avant de mourir à son tour en 1922. C’est alors sa veuve qui hérite des droits d’auteur d’Arthur Rimbaud, et dont elle bénéficiera jusqu’à sa mort dans les années 1970, au dépens des enfants de Frédéric, seul Rimbaud à avoir eu une descendance.

Incroyable, n’est-ce pas ?

Et pour lire la chronique de “L’autre Rimbaud”, le roman passionnant David Le Bailly sur le frère maudit d’Arthur Rimbaud qui vient de paraître aux éditions de l’Iconoclaste, allez voir mon dernier post 🚀