Jean-Baptiste Andrea -Des diables et des saints

Un conte cruel et poétique !

En lisant le roman de Jean-Baptiste Andrea, j’ai retrouvé le goût des histoires qui me touchaient tant étant jeune, celles des enfances brisées, des destinées d’orphelins. Nous sommes à la fin des années 60, Joseph est un adolescent musicien qui habite avec ses parents dans une banlieue aisée. Du jour au lendemain, ses parents et sa sœur meurent dans un accident d’avion, et il se retrouve à l’orphelinat Les Confins. Un orphelinat comme dans les contes anciens, avec un abbé sadique à sa tête, un surveillant dénommé Grenouille, et une bande d’enfants cabossés au milieu :

“Parmi les méthodes pédagogiques déployées pour notre édification, l’une des plus utilisées était connue, parmi les anciens des Confins, sous le nom de “cape de pisse”. J’assistai à ma première deux jours après mon arrivée, assis près de la fenêtre tandis que sœur Hélène infligeait Pythagore à un auditoire différent. Souzix passa dans la cour, suivi de Grenouille. Le gamin était nu, enveloppé dans une cape d’urine. Il marchait, les lèvres bleues, super-héros en berne. Il faisait froid de bon matin, à mille mètres d’altitude. Il tournerait longtemps, Satan déconfit, jusqu’à ce que la cape sèche. Il apprendrait une bonne leçon et s’il recommençait, c’était vraiment qu’il le cherchait. Là, il faudrait sévir. ”

Ce qui m’a bluffé, c’est que je n’ai pas eu l’impression de lire mais plutôt de regarder un film. Un film façon Jean-Pierre Jeunet, avec des images qui ont du style. Un film qui vous transporte dans un univers poétique et qui vous ensorcèle jusqu’à la fin.

ALLO GUY BOLEY ?

Vendredi dernier, j’ai eu le plaisir de parler à l’auteur de “Funambule Majuscule”. Il était dix-huit heures, l’heure de l’apéritif, et malgré l’absence de verres de part et d’autre de la ligne téléphonique j’ai eu l’impression d’être attablée à un comptoir avec Guy Boley. Il riait, passait d’une histoire à une autre, si bien que j’ai eu du mal à décider laquelle de ses anecdotes j’allais vous rapporter. J’ai jeté mon dévolu sur la plus poétique, la voici :

Quand il était jeune, Guy Boley travaillait avec son père qui était propriétaire d’une forge (élément qu’il reprendra dans son roman “Fils du Feu”). C’était le début des maisons individuelles à l’époque des trente glorieuses, et il fabriquait avec son père des portiques de balançoire pour les pavillons.

Peu après, Guy Boley a commencé à lire de la poésie, et il a découvert Baudelaire, dont le poème “La vie antérieure” commence par ces vers : “J’ai longtemps habité sous de vastes portiques”. Mais il ne comprenait pas ce que Baudelaire faisait sous un portique de balançoire. Il est allé trouver un homme de son quartier qui faisait des vers de mirliton, mais celui-ci n’a pas réussi à lui expliquer la référence.

Cette histoire de portique l’a beaucoup travaillé. “Depuis j’ai un blocage, à chaque fois que j’entends ces vers, je vois un portique de balançoire. Même si j’ai évolué, je n’en démords pas, ça reste gravé comme une des brûlures de l’enfance”, me dit-il.

J’ai été ravie d’entendre cette histoire, qui mélange Baudelaire, balançoires et souvenirs d’enfance mieux qu’un bon cocktail.

Pour lire la chronique de “Funambule Majuscule”, sa lettre à Pierre Michon publiée aux éditions Grasset , rendez-vous sur mon dernier post !

Mathieu Lindon-Hervelino

Le rire d’Hervé Guibert !

Peut-on ressusciter Hervé Guibert 30 ans après sa mort? Dans “Hervelino” publié aux éditions P.O.L , Mathieu Lindon raconte les deux années passées en sa compagnie à la Villa Médicis à Rome. Ce qu’on y découvre, ce n’est pas le destin tragique d’un écrivain foudroyé par le sida, mais son rire. Un rire qui résonne tout au long des pages avec une telle force qu’on jurerait qu’Hervé Guibert se trouve dans la chambre à côté :

“Il y a aussi ce jour d’août où l’appareil avec lequel Hervé écoutait de la musique était tombé en panne. Il l’avait acheté à Rome, la garantie était encore valable et il avait réussi à découvrir où l’apporter pour qu’on le répare. Mais c’était plus loin qu’on avait calculé, on s’était trompé de chemin et surtout d’heure car on marchait en pleine chaleur sous un soleil de plomb. […] C’était un Philips […] mais la marque devait avoir mauvaise réputation à l’époque, ou Hervé feignait de le croire, et il me flanqua le fou rire qui le gagna aussi en sous-entendant qu’il avait voulu faire des économies mal placées et imaginant que nous étions les héros d’une publicité, deux crétins égarés dans Rome sous quarante degrés à l’ombre qui n’existait pas, ou plutôt d’une contre-publicité de la concurrence qui nous aurait filmés dans notre errance avec ce slogan atterré en voix off, comme un destin : “Ils ont acheté un Philips !””

On suit Mathieu Lindon, ses pérégrinations dans les rues de Rome et à travers les couloirs de la Villa Médicis, flanqués d’Hervé Guibert, touchés par son rire parfois violent, toujours gai, qu’il dresse comme un rempart face à la maladie.

“On déjeune à Paris tous les quatre, Hervé, Xavier, elle et moi, et Hervé voit qu’elle ne sait pas se conduire vis-à-vis de son sida, qu’elle est apeurée. Alors il dit “Mmm, ça a l’air bon” en regardant la salade qu’elle a devant elle et plante sa fourchette dans la fraise décorative au sommet de son assiette pour la terroriser pour de bon.”.

J’ai adoré ce récit, j’y ai découvert un autre Hervé Guibert, au-delà de sa gueule d’ange de papier glacé immortalisée dans les photographies.

louis daboussy-Tue l’amour

Je vous présente jojo !

Les personnages de roman sont des gens comme vous et moi. Certains inspirent une sympathie extrême, d’autres sont si mal intentionnés qu’on n’hésiterait pas à les bloquer sur Instagram s’ils existaient vraiment. Parfois encore le hasard met sur notre route des personnages très attachants, des personnages comme Jojo, le héros du roman “Tue l’amour” de Louis Daboussy qui vient de paraître aux éditions Léo Scheer.

Jojo a 36 ans, c’est un parisien bobo, féministe, bien sous tous rapports, avec des bouclettes qui lui donnent un air vaguement romantique. Après avoir vécu une grande histoire d’amour, il recherche la nouvelle femme avec laquelle refaire sa vie :

“Ce qui m’obsède, c’est de fonder une vieille famille avec déjeuner du dimanche, enfants qui gambadent autour de la table et chouette clébard. Ça, et puis aussi le vrai amour, celui qui illumine tout, l’entente parfaite, l’évidence, la symbiose qui fait qu’on se comprend avant même d’avoir pensé à s’exprimer, l’envie inoxydable de surprendre, de combler, et de veiller sur l’autre. Ce sentiment, je le connais pour l’avoir vécu, au moins une fois pour ce qui concerne l’ensemble de la palette, de l’explosion des débuts à la plénitude sereine, et j’espère toujours le voir resurgir au détour d’un alignement favorable”.

Mais voilà, le problème de Jojo, c’est qu’il n’arrive pas à trouver la bonne. Il nous raconte sur un ton drôle et caustique l’étendue de ses déboires amoureux. Ce n’est pas qu’il manque de prétendantes, il en trouve plein des Chrystelles, des Chloés, des Maëlys, dans la vraie vie ou sur Tinder. Mais il y a toujours un truc qui cloche d’un côté ou de l’autre. Un tue l’amour, qui l’empêche de continuer plus avant.

Je vous conseille cet excellent roman, agréable comme un dîner d’avant 2020 où l’on se retrouve en face d’une personne qui vous raconte par le menu ses mésaventures avec les filles, avec plein de détails incongrus et un sens inné du comique !

 ALLO AGATHE SAINT-MAUR ?

Vendredi dernier, à 11h, j’ai eu le plaisir d’appeler par téléphone l’auteure de “De sel et de fumée” tout juste paru aux éditions Gallimard. Je lui ai demandé une anecdote, et elle a eu la gentillesse de me raconter l’histoire de sa découverte d’Hervé Guibert :

Il a trois ans, alors que Agathe Saint-Maur est déjà engagée dans l’écriture de son roman, elle lit un livre qui évoque rapidement l’écrivain. La mention se résume à quelques lignes, elle sait seulement qu’il a écrit “Fou de Vincent”, une histoire d’amour entre deux hommes dont l’un meurt au début du livre. Cela l’intrigue, car c’est exactement le sujet de son livre.

À Bordeaux où elle habite, “Fou de Vincent” est introuvable. Elle se rend à Paris un week-end et se met en quête du livre. Accompagnée d’une amie, elle va de librairies en librairies mais manque de chance, il est rupture. Elles ne se démontent pas, et arpentent un Paris glacial grâce à de longues chaussettes qu’elles viennent d’acheter et qui leur montent jusqu’à la cuisse. Arrivées à la Librairie Comme un roman, elles trouvent enfin l’exemplaire convoité.

Elles ont « Fou de vincent » en main, elles ont deux heures devant elles, alors elles décident de s’en faire la lecture sans attendre. Elles se posent dans un square plein d’enfants, sans savoir que le livre déborde de passages crus. Agathe Saint-Maur me raconte en riant qu’elles ont commencé à lire le livre d’abord à voix haute, puis baissant la voix dès qu’il y avait des éléments sexuels, elles ont finalement passé leur temps à chuchoter et à être embarrassées à intervalles réguliers.

Avant de raccrocher, je lui demande si “Fou de Vincent” l’a inspiré dans l’écriture. Au début, elle trouvait son roman trop anarchique. Grâce à la forme fragmentaire de celui de Hervé Guibert, elle s’est sentie autorisée à écrire sans ordre linéaire ce qui deviendra “De Sel et de fumée”. Pour lire ma chronique de son excellent roman, rendez-vous sur mon précédent post !

J’ai adoré cette anecdote, car ma découverte de “Fou de Vincent” a été aussi un événement mémorable.

Agathe Saint-Maur – De sel et de fumée

La seconde où tout bascule !

Une seconde. C’est le temps qu’il faut pour être pris par ce livre. Agathe Saint-Maur, primo-romancière, va vite. Dès le premier paragraphe elle annonce ce qui fait sa différence : le style.

“Je connais par coeur le poids de ses hanches, l’alternance des sons aigus et rauques de son rire d’enfant fumeur, le chemin emprunté par la sueur qui part de son front jusqu’aux ailes de son nez quand la chaleur l’accable, la note un peu plus sévère de sa voix quand il parle politique, l’expiration continue de son plexus quand un opposant l’agace, la rougeur de ses joues après l’amour.”

“De sel et de fumée” raconte l’histoire d’amour entre Lucas et Samuel. Les deux jeunes hommes se rencontrent à Sciences-Po, Samuel est parisien, bourgeois, ouvertement bisexuel. Lucas vient d’un milieu modeste, il est hétérosexuel. Ils tombent amoureux, se séparent, se déchirent. Puis Lucas meurt, blessé dans une bagarre . Et Samuel se souvient.

Agathe Saint-Maur mène une expédition éclair dans les zones interstitielles de l’amour, de la passion à la haine, du désir à la mort. Il y a de l’aventure dans son style, elle explore les mots, ses images ont la beauté d’une flore venue d’ailleurs :

“Finalement, Lucas prend une longue inspiration et disparaît sous l’eau. Je peux voir, à travers les strates liquides, les mèches de ses cheveux former une corolle tout autour de sa tête, lichen têtu, sous-bois humide de montagne, champignons, branchages, nature née et nature morte, puis disparaît sous la mousse. Eclipse solaire. Pour un instant, l’étoile a pris l’eau. Il fait des bulles, et je ris sans raison”.

Surtout ne manquez pas ce merveilleux livre, déjà loué dans les belles chroniques.

ALLO ETIENNE KERN ?

La semaine dernière, j’ai eu le plaisir de parler à Étienne Kern, auteur de “Le tu et le vous” publié chez Flammarion. Il m’a raconté une magnifique gaffe d’Alfred de Musset, que je suis ravie de rapporter ici :

Musset a 26 ans lorsque le roi Louis-Philippe est victime d’une tentative d’assassinat. Il lui dédie alors un poème intitulé “Au roi, après l’attentat de Meunier”, où il tutoie le roi en lui demandant d’être prudent :

“Mais sois prudent, Philippe, et songe à la patrie.
Ta pensée est son bien, ton corps son bouclier.
Sur toi, comme sur elle, il est temps de veiller.”

Musset ne connaît pas personnellement Louis-Philippe, mais il connaît son fils aîné, le prince Ferdinand qui a été son camarade de classe au lycée, et à qui il fait passer le poème. Quelques jours plus tard, le 1er janvier 1837, le jeune poète est invité à une cérémonie publique au Palais des Tuileries à l’occasion de la nouvelle année.

Et là se passe une scène délicieuse racontée par le frère de Musset, Paul, dans la biographie qu’il lui a consacré après sa mort. Le prince se dirige vers lui, le prend dans ses bras et lui dit qu’il a bien reçu le poème. Il lui demande de l’attendre cinq minutes, le temps qu’il le montre à son père. Lorsqu’il revient, son visage est décomposé. Il lui répond, embarrassé. “Le roi n’est pas visible”. Musset comprend que le poème a déplu, et il supplie son ami de lui dire pourquoi. Louis-Philippe n’a pas apprécié le tutoiement.

Etienne Kern me dit que si Musset a fait là une jolie gaffe, le roi de son côté commet un contre-sens. Le tutoiement de Musset n’est pas familier, il est au contraire très respectueux. C’est un emploi réthorique, que l’on retrouve par exemple dans l’adresse de Malraux à Jean Moulin. Directement hérité du latin, le « tu » es utilisé en français dans un cadre solennel. Ainsi, Corneille tutoie Louis XIV dans une épitre, comme s’il s’adressait à un empereur romain.

Yasmina Reza -Serge

Délicieusement drôle !

En lisant “Serge” de Yasmina Reza publié chez Flammarion, j’ai eu l’impression délicieuse d’avoir inhalé du gaz hilarant, impression qui m’a poursuivie d’un bout à l’autre de cette comédie féroce et terriblement drôle.

“Serge” raconte l’histoire les dissensions d’une famille d’origine juive hongroise, composée de Serge, Jean, et Anne Poppers. Dans cette fratrie, tous sont bancals à leur manière. Quand ils décident de se rendre en virée familiale à Auschwitz avec leurs enfants, l’hommage tourne à zizanie. Chez les Poppers, on s’aime autant qu’on se hait.

Dans ce roman, Yasmina Reza est si virtuose qu’elle arrive à nous faire rire jusqu’à Auschwitz, où l’horreur cohabite avec des fous rires, et les ombres terrifiantes du passé avec le marketing de la shoah.

J’ai par exemple énormément ris à la description de M. Cerezo, un professeur tyrannisant sa classe sur ce haut lieu de mémoire :
“A l’entrée d’Auschwitz alors que les élèves se tenaient devant le frontispice, il s’est positionné à côté du guide pour fixer les visages et s’assurer que chacun avait bien l’air horrifié. Il ponctuait aussi chacune des informations données par le guide d’un sombre hochement. Lorsqu’un élève avait le malheur de s’adresser à l’un de ses camarades autrement que par un murmure navré ou tout simplement détendre les traits de son visage, M. Cerezo surgissait. […] Mme Hainaut, elle-même terrorisée, circulait telle une ombre le long des batiments. Le deuxième jour de ce régime alors qu’il se trouvait en haut des marches d’un crématoire et après avoir écouté tête baissé l’exposé du guide, M.Cerezo a précisé d’une voix caverneuse : “Ils étaient battus avec des nerfs de boeuf.” À ces simples mots qui s’ajoutaient à tant d’autres prononcés de façon aussi lugubre et déclamatoire, Mme Hainaut a soudain éclaté de rire. Un rire qu’elle a tenté aussitôt d’étouffer avec son écharpe et de transformer en toux, mais plus elle essayait de le camoufler plus elle pouffait, si bien que devant l’escalier du crématoire tout le monde s’est mis à rire.”

ALLO CAMILLE DE TOLEDO ?

Les coups de fil reprennent ! Dernièrement, j’ai eu la chance de parler à l’auteur de “Thésée, sa vie nouvelle” , qui a accepté de me raconter une anecdote.

Ces derniers temps, il a beaucoup pensé à une histoire rapportée par Romain Gary. Dans “La promesse de l’Aube”, l’écrivain affirme que sa mère avait écrit près de 250 lettres quelques jours avant sa mort, lettres qui lui parvinrent régulièrement durant les trois ans qui suivirent grâce à la complicité d’une amie suisse, et qui fit qu’il n’apprit son décès qu’après la guerre, une fois revenu en France. Cette histoire émouvante d’une mère qui protège son fils de la réalité de sa mort, nous savons aujourd’hui qu’elle est fausse.

Camille de Toledo s’est longtemps interrogé sur les raisons de cette invention. Pour lui, cette histoire reflète la vérité de la littérature : cela a beau n’être pas vrai factuellement, il y a néanmoins une vérité de cœur qui a fait écrire cela à Romain Gary. C’est une pulsion de sa propre psyché qui l’a conduit à penser que sa mère vivait encore et que c’est l’idée de cette mère vivante qui lui a permis de traverser la guerre et de survivre. “Et je pense d’ailleurs qu’il a vécu longtemps dans l’espoir qu’avait sa mère pour lui. Nous vivons à l’intérieur des promesses que nous faisons, à des gens qui ne sont plus là. “Thésée, sa vie nouvelle” a beaucoup à voir avec ça. Une écriture des promesses tenues ou non tenues”.

Camille de Toledo a lui-même opéré un certain nombre de déplacements dans son livre. Si son héros porte le nom de Toledo, c’est moins son histoire qu’il raconte, celle de sa famille, que l’histoire de la diaspora en général, l’expulsion des juifs d’Espagne, du refus de renier sa foi. À partir de sources documentaires exactes, il a entamé un travail de transformation, comme un sculpteur devant une matière brute. Et cela n’entame en rien la vérité littéraire. “Ce qui fait une vérité littéraire, c’est une vérité psychique, une vérité de quête qui, par la fiction, s’écrit à même la vie.”

Guy Boley-Funambule Majuscule

Merveille de la rentrée d’hiver !

“Funambule Majuscule” de Guy Boley aux éditions Grasset .

Cette petite merveille sera en librairie dans une semaine : la lettre de Guy Boley à Pierre Michon, suivie de la réponse de ce dernier.

Saviez-vous que Guy Boley, auteur de “Quand Dieu boxait en amateur” et de “Fils du feu” a eu une première vie de funambule ? Dans cette lettre hommage à Pierre Michon, il raconte son histoire, son expérience du cable, ce fil tendu entre ciel et terre :

“En chutant de trente ou de quarante mètres, ce n’est pas la mâchoire, le nez, le foie ou la pommette qu’on se brise, mais tout le bordel humain. Et l’âme qui va avec. On boxe avec soi-même, sur un cable, avec ses peurs, et ses vertiges. On n’a pas le droit de perdre, ni de mettre un genou à terre, mais surtout, injustice suprême : nul arbitre ne nous départagera. On est seul face à la mort, comme tout un chacun, d’ailleurs. Sans doute un peu plus haut.
Mais tout cela est vain, puisque je n’ai jamais marché sur un fil pour mourir. Je l’ai fait pour vivre, et vivre intensément.”

Cette lettre est un autoportrait de l’auteur, mais plus encore un art poétique. Selon Guy Boley, cette expérience du vertige, c’est ce qui le lie à Pierre Michon. L’écrivain lui aussi est un funambule, qui travaille sans filet face au vide :

“Tandis que toi, Pierre Michon, quoi que tu puisses désormais en dire ou en penser, tu as osé ta vie pour quelques lignes, tu es allé au-delà de toi-même, au-delà de tes limites, sans filet, dans autre protection que celle de la foi que tu plaçais en tes mots et en ton écriture. C’est […] pour cela aussi que tu es cassé de partout, surtout de l’intérieur. Mais c’est pour cela enfin que tu parviens à nous subjuguer: au fond de tes gouffres, tu as trouvé des trampolines et du es remonté à la surface, pour nous, tant bien que mal, certes, mais avec des images lumineuses, d’une beauté forcément terrifiante”.

Voici 60 pages de POÉSIE PURE ! À mon sens, parmi les plus belles de cette rentrée d’hiver.