A la ligne – Joseph Ponthus

Si j’ai aimé A la ligne de Joseph Ponthus ? J’ai même fait pire : je me suis identifiée à l’auteur.

Ce livre m’a rappelé une période de mon existence où je me suis sentie en exil dans ma propre vie. J’étais à l’étranger, je faisais un travail pour lequel je n’étais pas faite, j’avais rompu avec mon mec d’alors et j’étais triste. Je me suis alors plongée dans la lecture de La Recherche du temps perdu, m’y suis accrochée comme à un radeau. J’ai ri, pleuré, ce livre illuminait mes journées, me soutenait dans les moments terribles : j’étais sauvée.

A la Ligne, c’est un éloge de ces camarades fidèles, de ces auteurs passés ou vivants avec lesquels on entretient une communauté d’esprit. Leurs livres nous accompagnent dans notre vie, nous éclairent, et créent un véritable cortège d’amis qui colorent nos joies et allègent nos peines.

De la peine, Joseph Ponthus en a eu beaucoup. Après des études littéraire, et poussé par les vicissitudes de l’existence, Joseph Ponthus est allé travailler à l’usine. Il découvre la vie précaire des ouvriers intérimaires embauchés dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Dans son livre, il documente la répétition infinie du travail à la ligne, l’absurdité infernale des tâches, la souffrance du corps qui en résulte.

Ce qui le sauve, c’est la littérature. Au fil des jours, il se remémore ses souvenirs de lecture, comme un rempart à la cruauté de l’usine. Il convoque Apollinaire, La Bruyère, Dumas, mais aussi les chansons de Trenet et Barbara. Ces auteurs, ces compositeurs sont autant d’anges gardiens qui le protègent de l’aliénation des machines, de la mort obscène des animaux et du pouvoir infâme des petits chefs.

De Joseph Ponthus, on peut louer la force documentaire de son récit, la beauté de son écriture. Je retiens ces souvenirs de lecture, ces airs de chansons ou bribes de vers éparpillés dans son texte, me faisant signe de la main comme de vieux amis.

Hélène ou le soulèvement – Hughes Jallon

Hélène.

Dans la mythologie grecque, ce prénom évoque à lui seul l’amour, le rapt, l’enlèvement d’une jeune fille.

Chez Hughes Jallon, il s’agit moins d’un enlèvement qu’une rébellion. C’est un soulèvement, celui d’une mère de famille qui se révolte contre sa vie domestique pour disparaître en grèce avec un inconnu.

“Il a vu qu’elle était revenue, et elle l’avait laissé faire, elle l’avait laissé attraper sa main, et pour finir elle l’avait suivi jusqu’en bas de l’escalier, dans la rue qui descendait vers la gare, jusqu’à la jetée où venaient s’écraser les vagues.”

C’est l’amour fou, l’amour inexpliqué, l’amour qui vous fait mourir et renaître ailleurs, tout à fait autre.

“Je serai devenue un souvenir, on m’appelait Hélène, ma voix enregistrée sur un répondeur, des photos passées, toujours souriante […], mes bijoux réunis dans une boite au fond d’un des tiroirs de la commode, mes robes enfermées dans de grandes housses tassées sur un côté de la penderie avec mes cartons à chaussures dans l’appartement de Libourne, ce qu’il restera de moi, Hélène”.

J’ai aimé ce court roman. Sa forme est originale, c’est celle d’un roman photo. L’auteur y intègre des photographies, et dans ses images fixes, le temps s’arrête, l’intensité du désir se renouvelle à l’infini. Pour notre plus grand plaisir.

Arabe – Hadia Decharrière

Vous souvenez-vous du film Chérie, j’ai rétréci les gosses ?

J’avais 6 ans quand ce film est sorti. Je l’ai tellement regardé au fil des années qu’il est resté pour moi comme un très beau souvenir d’enfance. Aujourd’hui, je le montre à mes propres enfants, comme je leur ferais découvrir un lieu qui a marqué ma jeunesse, une maison de famille dans laquelle j’aurais passé plusieurs étés.

Ce que j’aime dans ce film, c’est le pouvoir de la fiction, sa capacité à injecter une belle dose de merveilleux dans un monde tout à fait insipide. Une machine à rétrécir des gosses ? Incroyable ! La situation était invraisemblable au possible, et c’était cela qui me ravissait à l’extrême.

Connaissant mon goût pour les situations improbables, j’ai foncé sur Arabe, le livre de Hadia Decharrière. C’est l’histoire de Maya, une jeune femme de 28 ans, qui se réveille un matin en parlant l’arabe. Mais Maya n’est pas arabe, et elle n’a jamais appris cette langue. En attendant l’examen médical qui doit déterminer ce dont elle souffre, elle découvre en elle des sensations qu’elle n’a jamais eues, des souvenirs qu’elle n’a jamais vécu, toute une culture qui n’est pas la sienne.

Avec Hadia Decharrière, on voit alors le monde autrement. Comme dans Chérie j’ai rétréci les gosses, des transformations optiques sont à l’oeuvre. Dans ce film, les adultes devenaient des géants monstrueux, les enfants découvraient l’humanité des insectes et le monde de l’infiniment petit. Le livre de Hadia Decharrière bouleverse également notre vision du monde. Avec elle, le corps reste le même mais l’esprit change, l’étranger se fait proche, les certitudes s’effondrent.

En lisant Arabe, le merveilleux fait irruption dans votre vie. C’est un voyage des sens, une poésie de tous les instants, à vivre confortablement assis dans son canapé.

Le Chant des revenants – Jesmyn Ward

C’est grand. C’est puissant. C’est un vrai coup de coeur.

Avec Le Chant des revenants, c’est l’Amérique toute entière qui vient à nous, la vraie. C’est le Mississipi, avec l’odeur coriace du bayou, la poussière étouffante des routes, ses fermes humides dans lesquelles le temps s’est arrêté. Le soleil frappe fort, il n’y a personne à la ronde, si ce n’est les fantômes de l’esclavagisme qui n’en finissent plus de hanter les vivants.

On traverse cette Amérique sous la forme d’un road trip, pour aller chercher en prison le père de famille, Michael, un blanc, qui finit de purger sa peine pour trafic de drogue. Le récit est rapporté par trois voix : celle de Léonie, jeune mère noire, hantée par la mort raciste de son frère, qu’elle voit à chaque fois qu’elle se drogue. Celle de Jojo, son fils de treize ans, métisse, négligé par sa mère mais vibrant d’amour pour sa petite soeur et ses grands parents. Et enfin celle de Richie, jeune garçon noir mort des années plus tôt dans ce même pénitencier.

Ce roman prend aux tripes, il vibre, il pulse, il circule dans les veines. Tout au long du récit, le sang rouge et chaud ruisselle et se mêle à la terre, c’est le sang des animaux que l’on égorge, le sang des enfants noirs que l’on tue. C’est aussi le sang des vivants, qui s’aiment trop fort, ou qui s’aiment trop mal.

Jesmyn Ward m’a hypnotisée par sa sensorialité brutale, et ne m’a relachée qu’une fois le livre refermé. C’est tellement fort qu’on n’a plus envie de la quitter.

L’or du chemin – Pauline de Préval

L’or du chemin, c’est beau comme un week-end en Italie que l’on passe la tête en l’air à admirer les plafonds de la chapelle Sixtine. Car oui, ce roman n’est pas un livre. C’est un tableau.

Pauline de Préval raconte l’histoire de Giovanni, un peintre florentin du début de la Renaissance italienne. Comme dans une immense fresque, elle peint son parcours, les épreuves amoureuses qu’il traverse, ses conflits intérieurs pour donner un sens à sa vie. Elle décrit à merveille les couleurs du Quattrocento.  Derrière les images paradisiaques, serties d’or et de bleu divin, on sent poindre les orages politiques, percer la violence de la société.

Ce livre m’a émerveillé par la richesse de ses détails, par la beauté de sa palette. Mais je n’ai pas été emportée par son histoire. Il manque un je-ne-sais quoi pour rentrer dans le tableau et s’identifier aux personnages.

On entre dans ce livre en touriste, tongues aux pieds. On prend quelques clichés d’une très belle église italienne. Et on sort déjeuner.

Vous êtes de la famille ? François-Guillaume Lorrain

Toxicomane en mal de coke, fin gourmet à la recherche de mets rares, pas une semaine ne passe sans que j’aille m’approvisionner chez le libraire. Une seconde me suffit pour repérer les nouveaux arrivages. Attirée par leurs couvertures attrayantes, je prends un par un ces livres frais, je les pèse, les tâte. J’extrais le parfum des premières pages, repose parfois un fruit pas mûr. Ma liste de course s’altère au gré des découvertes : je ressors souvent avec des livres inattendus.

La semaine dernière, à la place d’un Joseph Ponthus que j’avais juré d’acheter, je suis repartie de la librairie avec Vous êtes de la famille de Francois-Guillaume Lorrain. Le pur hasard a guidé ma main vers ce livre. Je n’en n’avais entendu parler nulle part. Pas de critique élogieuse du Monde des Livres, pas de plateau à la Grande Librairie. Lorsque le libraire a scanné le code barre du livre, il ne m’a pas félicité de mon choix. Pourtant, j’ai eu la main heureuse ce jour là.

Ce livre est lui-même le fruit du hasard. En se baladant dans le quartier de la Sorbonne, Francois-Guillaume Lorrain tombe sur cette plaque commémorative: “Ici est tombé sous les balles allemandes Jean Kopitovitch, patriote yougoslave, le 11 mars 1943”.  Intrigué par ce parfait inconnu, l’auteur se lance dans une recherche monumentale pour retracer son histoire, qui le mène des archives de la préfecture de police à une campagne reculée des Balkans.

J’ai adoré lire ce livre, c’est un livre sur rien, une fenêtre sur le vide. Jean Kopitovitch a vécu comme il est mort, en laissant de toutes petites traces. Au prix d’un effort inoui, Francois-Guillaume Lorrain exhume ces témoignages infimes d’une vie prise dans les déchirements du 20e siècle. Avec lui, on s’attache à ce “Kopito”, on se délecte de ses empreintes retrouvées : photographies, prix d’écolier, décompte des absences et retards à son travail. Ces tous petits riens qui font une vie, une vie minuscule, une vie comme la nôtre.

Âpre Coeur – Jenny Zhang

Comme Jenny Zhang, je suis née en 1983. La ressemblance s’arrête là.

Je ne suis pas née à Shanghai, je ne suis pas partie à New York à l’âge de 4 ans. J’ai beau chercher dans ma mémoire, je n’ai pas vécu l’expérience d’immigrés qui veulent leur part du rêve américain. Je ne porte pas les cheveux teints en vert. Quand je regarde sa photo sur la couverture, cette couleur m’étonne, me décoiffe.

Pourtant, j’ai été touchée par son livre. Elle raconte l’enfance bouleversante de Christina, une jeune chinoise immigrée à New York, dont les parents luttent chaque jour pour garder un toit au-dessus de leur tête. Elle vit une enfance dans les marges, sa voix est celle d’une laissée pour compte, mais la violence de sa vie est sublimée par l’amour infini que lui portent ses parents.

Enchâssées dans son récit, les voix d’autres jeunes chinoises prennent corps. Toutes sont reliées à Christina par les hasards des rencontres, par un fil invisible qui relie ces immigrés chinois aux destins parallèles. Elles font entendre la violence de leur quotidien, l’amour étouffant de leurs familles, les rêves sourds qui les habitent.

Ces voix d’enfants enregistrées à des époques différentes forment un choeur puissant, aux accents fortements mythiques. Il raconte leur ascension dans l’échelle sociale américaine à force de sacrifices, de combats, de luttes pour survivre.

Avec Âpre Coeur, Jenny Zhang a écrit l’épopée moderne des immigrés chinois. C’est ambitieux, c’est cru, c’est sublime. Lisez-le.

Un prénom d’héroïne et de héros – Sarah Sauquet

Sarah Sauquet a écrit LE LIVRE qui manquait aux mamans amoureuses de littérature : Un prénom d’héroïne et de héros. Son dictionnaire met en lumière les plus beaux prénoms inspirés de la littérature, histoire d’entourer son enfant de bonnes fées livresques dès le berceau !

Hélas pour moi, ce livre vient trop tard. J’ai déjà nommé tant bien que mal 3 enfants, m’aidant de dictionnaires de fortune qui n’avaient pas la même culture littéraire, le même goût des bons auteurs. Heureusement, un 4e est en route. Cet enfant portera je l’espère un prénom beau et doux, chargé d’histoire et de belles lettres. Grâce à Sarah Sauquet, il aura peut-être une destinée toute romanesque, faite d’aventures et de d’intrigues !

Au delà de son caractère hautement pratique, ce dictionnaire est un délicieux précis d’histoire littéraire. Sarah Sauquet nous fait revivre les plus grandes oeuvres de la littérature mondiale au travers de leurs personnages. C’est l’occasion de se remémorer les classiques, d’Aragon à Tolstoï en passant par Shakespeare. Il permet également de découvrir des auteurs plus récents, tels que Saul Bellow, Anne Hébert, ou William Styron.

Un coup dur pour ma pile à lire, qui va surement se charger considérablement.

Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau – Antonio Lobo Antunes

Il y a plusieurs précautions à prendre avant de rentrer dans les eaux profondes de ce livre.

  1. Enfiler une tenue de plongée étanche.
  2. Ne pas lutter contre les remous et les ressacs du courant.
  3. Accepter de dériver, se laisser porter par le flux et le reflux de l’eau sans céder à la panique.

Car ce livre est un piège d’eaux troubles. Ne vous fiez pas à l’apparente limpidité du résumé suivant:

Un jeune sous-lieutenant portugais rentre chez lui, après avoir fait la guerre en Angola. Il ramène dans ses bagages un orphelin noir, qui a survécu au massacre des siens. Quarante ans après, cet homme, sa femme, son fils, sa belle-fille et sa fille se rejoignent dans leur vieille maison de famille pour la traditionnelle tue-cochon. On le sait dès le début, le même couteau servira à tuer et le cochon, et le père.

Dès le prologue on plonge dans le flux de conscience du père, qui alterne avec celui du fils. On est pris dans le courant de leurs pensées, dans le torrent de leurs mémoires. Survivants miraculés d’une guerre qui les a traumatisés, leurs esprits sont condamnés à faire des allers retours entre le calme prosaïque du présent, et les images violentes de la guerre dont ils sont les seuls témoins.

Le lecteur est porté par les remous de ces consciences malheureuses, dont les souvenirs dévient sans cesse le cours de la narration, et qui scelleront le destin malheureux du père.

La mémoire est un courant qui emportera tout, détruira tout. Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau.

Un certain Paul Darrigrand – Philippe Besson

Il faut bien que je le confesse.

A chaque fois que je lis un livre d’Annie Ernaux, je me dis que moi aussi, j’aimerais écrire un livre comme cela. Un livre intime, qui ramène à la vie les souvenirs, qui fait revivre la couleur sentimentale du temps.

En refermant Un certain Paul Darrigrand, la même pensée m’est venue, insidieuse, irrépressible. Et cela n’est pas un hasard. Comme Annie Ernaux, Philippe Besson essaye de “sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais”. Il détache des images de sa mémoire et leur donne vie. C’est brut, c’est poétique. Ca émeut.

Le point de départ du roman commence sur une photo de 1988 retrouvée au hasard d’un déménagement, sur laquelle il revoit le visage de Paul Darrigrand. A partir de cette trace, Philippe Besson se remémore la passion secrète qu’il a noué avec ce dernier, alors qu’il était marié. Il nous fait revivre les doutes comme les moments de révélation intenses de cette relation, où tout passe dans un regard, dans un sourire :

« Je le suis. Et quand il se retourne avant de se diriger vers la baie vitrée, il m’adresse un sourire, un sourire très bref mais inoubliable. Un sourire d’une seconde. Et moi, je fais tout entrer dans ce sourire : le souvenir de sa peau dans la nuit, les baisers affamés, les corps en lutte, et finalement repus, épuisés, l’apparition matinale, le froid qui pique sur la terrasse, les mots, on savait que ça arriverait, on fait gaffe, la connivence coupable, la collusion magnifique des salauds ».

Au récit de sa passion succède la description de la maladie qui l’atteint peu après, et qui sont malgré lui inséparables :

“En effet, mon corps semblait s’autodétruire à l’instant exact où j’éprouvais un cruel sentiment d’abandon. Ces deux événements n’étaient pas seulement juxtaposés, ils étaient liés”.

C’est fort, c’est beau comme du Hervé Guibert dont il cite la phrase prémonitoire : “Un jour, un garçon apparaîtra dans ma vie, qui sera un piège”. Philippe Besson fait revivre ce piège avec poésie et mélancolie.